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SCHOCLORTAEOLOCY
AT CLAREMONT
California
LA TRADITION
HAGIOGRAPHIQUE
SAINT THOMAS BECKET
AVANT LA FIN DU XIIe SIÈCLE
ÉTUDES CRITIQUES
PAR
E. WALBERG
PARIS
LIBRAIRIE E. DROZ
38, RUE SERPENTE
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AVANT-PROPOS
Dans les pages suivantes je réimprime, avec de légères
retouches, quelques mémoires et articles parus, au cours
des années 1917-1927, dans diverses revues ou recueils en
parhe peu accessibles au public. On retrouvera également
1c1 deux chapitres de la préface de l'édition de la Vie de
Thomas Bechet par Guernes de Pont-Sainte-Maxence
(1172-1174) que j'ai fait paraître en 1922, dans les publica-
hions de la Société royale des Lettres de Lund. En effet,
c'est en préparant ce travail que j'ai été amené à entre-
prendre les recherches dont on trouvera ci-après les résul-
tats. Cependant, j'espère que ces études pourront offrir
quelque intérêt même indépendamment du texte 1mpor-
tant qui en a été le point de départ, mais avec lequel cer-
taines d’entre elles n'ont qu'un rapport assez éloigné.
Lund, en décembre 1928.
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DATE ET SOURCE DE LA VIE DE
SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY
PAR BENET, MOINE DE SAINT-ALBAN
Le meurtre de Thomas Becket, archevêque de Can-
torbéry, tué dans sa propre cathédrale, le 29 décem-
bre 1170, par quatre chevaliers de la maison du roi
d'Angleterre, produisit dans toute l’Europe une impres-
sion immense. Même ceux que la lutte soutenue pendant
sept ans par le primat d’Angleterre contre les préten-
tions du pouvoir séculier, avait laissés plus ou moins
indifférents, furent saisis d’indignation et d’horreur ;
la cause pour laquelle Thomas avait versé son sang
apparut aux yeux de tous comme sacrée, et lui-même,
comme un saint martyr. Le pape Alexandre III, qui,
du vivant de Becket, s'était plus d’une fois montré
hésitant devant l’obstination et la violence du prélàt 1,
1. Il faut se rappeler que la situation d'Alexandre, surtout
au début de la période en question, était très précaire. Par
suite de circonstances que nous n’avons pas à exposer ici, un
schisme s'était produit dans l’Église à la mort d’Adrien IV
(1159). Tandis que l’empereur Frédéric Barberousse soutenait
l’antipape Victor IV, Alexandre était reconnu en France et
en Angleterre. Il est bien naturel que celui-ci ait été tenu à
des ménagements envers les monarques qui avaient embrassé
sa cause.
10 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
se résolut à sévir contre celui qui était universellement
considéré comme l’instigateur du meurtre, le roi d’An-
gleterre. Sous les menaces d’excommunication et d’in-
terdit, Henri II, pour obtenir le pardon de l’Église
offensée, dut accepter des conditions qui, du moins
en apparence, lui enlevaient les fruits de ses longs
efforts pour briser la puissance du clergé dans ses états.
Le 271 février 1173, Thomas Becket fut solennellement
inscrit au catalogue des saintst. Mais bien plus tôt,
presque au lendemain de sa moi, son tombeau était
devenu un sanctuaire où affluait une foule sans cesse
grandissante de pèlerins indigènes et étrangers, et où
le nombre des miracles de toute espèce augmentait
rapidement.
Aussi ne tarda-t-on pas à vouloir perpétuer par des.
écrits la mémoire du saint. Des hommes qui l’avaient
connu personnellement et dont quelques-uns avaient
même assisté à sa fin sanglante, s’empressèrent de com-
poser des relations, souvent assez détaillées, de sa vie
et de son martyre. Peu d'années après la mort de Becket
il existait déjà sur son compte toute une littérature
en latin et en langue vulgaire.
1. Voir la lettre pontificale annonçant sa canonisation,
dans Raoul de Dicet, Opera historica, 1, 370, et dans J. C. Ro-
bertson, Materials for the history of Thomas Becket, III, 545,
546, 548. — L'ouvrage de Robertson (7 vol., Londres, 1875-
1885) a paru dans la collection intitulée Chronicles and memo-
rials of Great Britain and Ireland during the middle ages (n° 67).
C'est également dans cette collection (dite du « Maître des
Rôles ») que sont publiées toutes les chroniques latines qu'on
trouvera citées dans la présente étude, sauf celle de Robert
de Torigni (éd. Delisle).
DE SAINT THOMAS BECKET II
Aïlleurs 1, je chercherai à préciser les différentes
dates de composition des principales biographies de
Becket conservées jusqu’à nos jours, et à déterminer
les rapports qui les unissent entre elles. Ici, je ne m’occu-
perai guère que d’une seule, écrite en français et qui,
pour plusieurs raisons, ne saurait compter parmi les
spécimens les plus remarquables de l’hagiographie de
Becket.
*
+ *
Les vies françaises de Becket parvenues jusqu’à
nous sont au nombre de trois. Elles sont toutes trois en
vers. Ce sont : 1° un poème de 6180 alexandrins réunis
en strophes monorimes de cinq vers, composé par Guer-
nes, clerc de Pont-Saint-Maxence, et terminé dans les
derniers mois de l’année 1174? ; 20 une Vie anonyme
dont il ne reste plus que quelques fragments, en vers
octosyllabiques rimant deux à deux; ce texte, écrit
en dialecte anglo-normand, n’étant en somme qu’une
traduction du Quadrilogus, œuvre composée, en 1198
ou 1199, par la juxtaposition d'extraits tirés de quel-
ques-unes des principales biographies latines de Becket #,
il ne saurait remonter au delà du commencement du
xIr1e siècle 4; 30 le poème, également anglo-normand,
r. Voir plus loin, p. 75 ss.
2. [La Vie de saint Thomas le Martyr par Guernes de Pont-
Sainte-Maxence. Poème historique du XIIe siècle (1172-1174)
publié par E. Walberg, Lund, 1922 (dans les Acta de la Société
royale des Lettres de Lund).]
3. Cf. Robertson, Materials, IV, p. xIx.
4. Fragments d'une Vie de saint Thomas de Cantorbéry, publ.
par Paul Meyer, Paris, 1885 (Soc. des anciens textes français) .
12 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
dont le titre et l’auteur figurent en tête de la présente
étude.
L'œuvre de Benet est connue depuis longtemps. Elle
a été publiée, d’après un manuscrit malheureusement
très défectueux, par Fr. Michel, dans l’appendice II de
son édition de la Chronique des ducs de Normandie,
t. II, p. 461 sqq. !. Le poème, qui est divisé en sixains
de huit et de quatre syllabes (approximativement) ?,
compte environ 2.200 vers. La copie publiée par Michel
présente, après le v. 672, une lacune de près de 700 vers.
Cette lacune, l’éditeur l’a comblée tant bien que mal, en
communiquant dans un nouvel appendice (n° V) la
partie omise, d’après un manuscrit de Londres, dont il
donne les variantes pour le reste du texte également à.
C’est ce qui explique la numérotation incohérente qu’on
remarquera dans les citations faites ci-dessous.
Frère Benet #, qui se nomme lui-même à la fin de son
poème (v. 1427), était bénédictin 5, sans aucun doute
moine de la célèbre abbaye de Saint-Alban. Cela ressort
de la façon dont il parle, aux vv. 775 sqq., de ce monas-
tère 5 et de la connaissance intime qu’il possède de la
I. Paris, 1844, dans les Documents inédits sur l’histoire de
France.
2. On en trouvera des spécimens plus loin.
3. On connaît maintenant six manuscrits du poème. Cf.
P. Meyer, dans l'Histoire littéraire de la France, XXXIII,
377.
4. Ou Beneït, formes anglo-normandes du nom Benoît.
5. Od les neir dras, V. 1428.
6. De saint Alban, nostre patron, etc. — Déjà Gaston Paris,
La littérature française au moyen âge (3° éd.), p. 237, appelle
notre poête Benoît de Saint-Alban.
DE SAINT THOMAS BECKET 13,
vie et du caractère de l’abbé du lieu, dom Simon 1.
Seul entre tous les biographes de Becket il parle d’une
entrevue qui eut lieu (à Harrow, selon les chroniques)
entre l'abbé Simon et l'archevêque, deux ou trois
semaines avant la mort de celui-ci, et de la part que
Simon prit, avec le prieur Richard de Douvres, à une
ambassade dont le but était de ramener « le jeune roi ? »
à des sentiments plus bienveillants envers Becket #.
La valeur historique et littéraire du poème de Benet
est médiocre. La relation qu’il donne de la vie de son
héros est fort incomplète et manque souvent de préci-
sion. Jamais l’auteur ne se laisse entraîner par son sujet,
il reste impassible ; jamais un souffle d'émotion ne
l’anime. Son style, sans nerf, abonde en chevilles ; la
versification, comme dans la plupart des textes anglo-
normands, est souvent incorrecte. Malgré tout, on verra
que le poème n’est pas dénué d'intérêt.
1. Cf. plus loin, p. 18.
2. Henri, fils de Henri II et couronné du vivant de son père,
le 14 juin 1170, à Westminster. Henri le Jeune était né le 28
février 1155 (voir Robert de Torigni, I, 291). Il fut sacré, au
mépris des droits de l’église primatiale de Cantorbéry et mal-
gré la défense expresse du pape, par l'archevêque Roger d’York,
assisté des évêques de Londres et de Salisbury (cf. plus loin
p- 19).
3. Cf: les récits analogues qu’on lit aussi bien dans la chro-
nique de Mathieu de Paris, moine de Saint-Alban ( Chronica
maïora, II, 278-9), que dans les Gesta abbatum monasterii
Sancti Albani, 1, 184-8. — Fitz-Stephen (p. 124) et Guillaume
de Cantorbéry (p. 114 sqq.), sans parler de la visite faite par
l'abbé Simon à l'archevêque, racontent pourtant que celui-ci
envoya l’abbé de Saint-Alban et le prieur de Douvres pour
porter plainte au jeune roi d'outrages commis envers le primat
par Randoul du Broc.
T4 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Quand la Vie de Benet a-t-elle été écrite ? G. Paris en
faisait remonter la composition aux environs de 1172 1.
Cette date a été acceptée par M. J. Vising ?. Bien que
G. Paris ne dise pas sur quoi il fondait son opinion, je
suppose que c'était sur le fait qu’au v. 1249 sqq. Benet
raconte que
Einz que deus anz fussent passez
Après qu'il fu martirizez
Eu Deu servise,
Out Deus cinc morz resuscitez,
.XI1J. leprus del corz mondez
Dedenz l’eglise 5.
Or, comme l’auteur avoue lui-même avoir « translaté
ceste vie de latin en romanz », il a pu trouver le rensei-
gnement en question dans sa source latine, sur laquelle
nous aurons à revenir plus loin. Aussi Paul Meyer date-t-
il le poème, sans d’ailleurs donner ses raisons, du pre-
mier quart du xitIe siècle 4 A son avis se rangent
G. Grôber 5 et M. C. Voretzsch 5, tandis que H. Suchier
1. Vie de saint Gilles, p. xxt1. Dans La littérature française
au moyen âge, p. 274, il le fait descendre un peu plus bas, vers
1175.
2. La versification anglo-normande, p. 79 ; Franska spräket
it England, 1, 28. {Dans un ouvrage postérieur à la première
apparition du présent mémoire, Anglo-norman language and
literature (Londres, 1923), M. Vising admet la date que j’éta-
blis quelques pages plus loin].
3. J'introduis par-ci par-là quelques menues corrections
empruntées aux variantes du manuscrit de Londres,
4. Fragments d'une Vie de S. Thomas de Cantorbéry, p. 11.
Cf. Hist. litt. de la France, XXXIII, 377.
5. Dans Grundriss der roman. Philologie, II, p. 646.
6. Einführung in das Studium der altfranzüsischen Literatur
(2° éd., Halle, 1913), p. 128. [Dans la 3° édition de cet ouvrage,
DE SAINT THOMAS BECKET I5
pense que le poème de Benet « pourrait bien appartenir
au XIIe siècle 1 ».
En fait, le poème de Benet est antérieur à la mort de
Henri II d'Angleterre (1189) ; il ne peut y avoir de doute
là-dessus. En rapportant une discussion qui eut lieu
entre l'archevêque et Henri au sujet des clercs criminels
que ce dernier voulait livrer à la justice séculière, et
au cours de laquelle le roi se laissa emporter par son
humeur violente, l’auteur retient prudemment son
indignation :
Asez dist par coruz et irre
Que ne fait a retraire ne dire
Ne est pas raison ;
Car del regné est chef et sire,
Ne devom de li chanter ne lire
Si ben non.
(Vv. 493-8.)
Ailleurs le poète dit, à propos du couronnement du
« jeune roi » :
Li reis ne feit pas a blamer,
Ainz le deivent touz loer
La bone gent ;
Kar por le regne en pais garder
Fist soun fiz au rei lever
Mout sagement.
(P. 624, col. b, L. 4-0.)
parue en 1925, l’auteur place la Vie de Benet vers 1189, en
citant l’article que je réimprime ici].
1. Voir Suchier et Birch-Hirschfeld, Geschichte der fran:.
Literatur, D. 127.
16 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Encore plus probant est le passage suivant, qu'on lit
vers la fin du poème et où Benet, après avoir exalté
les mérites du martyr et blâmé, assez mollement, à vrai
dire, ses meurtriers, engage les lecteurs à prier pour
tous les hommes de bonne volonté et notamment pour
la famille royale :
A Cantorbiri trestuz alez, Ben maintenir et conseiller,
Et le seint martir requerez Sur totes choses Deu amer
Qu'il ait merci Et son servise ;
De Engleterre, dunt estes neez,
De vostre rei, que vus amez, Et sa femme et ces enfanz,
Si cum jo qui; Qui tant sunt bels et avenanz,
Doint bones murz,
Que le regne poisse si governer E a trestuz ses ben voillanz,
Cum il et nus avom mester, U qu’il seient, petiz u granz,
Et seinte Eglise Face socurz..
(Vv. 1387-1404)
Même sans prendre en considération les deux premiers
passages, on comprend tout de suite que le roi dont il
est question ici ne saurait être que Henri II. Richard
Cœur de Lion n'eut pas d’enfants légitimes ; qu’un reli-
gieux anglais ait exhorté les fidèles à aimer Jean sans
Terre et à prier pour lui, personne ne le croira ; Henri III
ne se maria qu'en 1236, ce qui ferait descendre le poème
à une époque décidément trop récente, eu égard à sa
langue et à sa versification. D’ailleurs l’allusion aux
« mœurs » de la reine et des princes est péremptoire.
On sait que Henri II eut des ennuis constants au sujet
de ses fils; au printemps de 1173 ils se révoltèrent
ouvertement contre leur père, — ce ne fut du reste pas
la dernière fois, — et la reine Aliénor, arrêtée comme
complice de cette rébellion, resta en fait, malgré la récon-
ciliation intervenue entre Henri et ses fils dans l’au-
DE SAINT THOMAS BECKET 17
tomne de 1174, prisonnière d'état, — sous des formes de
plus en plus douces, — jusqu’à la mort de son mari.
Le poème de Benet remonte donc à une époque anté-
rieure à 1180. Il est vrai qu’on y lit quelques lignes qui
semblent parler pour une date plus récente. Après avoir
fait connaître l’année et le jour où Thomas Becket
souffrit le martyre, le poète ajoute ? que, « en icel tenz »,
le pape s'appelait Alexandre [III], que l’empereur
d'Allemagne était un schismatique du nom de Frédéric
[Barberousse], qu’en France régnait le pieux Louis [VII,
le Jeune], tandis qu’en Angleterre il y avait deux rois,
« chascon Henri ». Au premier abord on croirait qu’au-
cun des personnages énumérés n'existait plus, lorsque
ce passage fut écrit. Mais il suffit que la plupart d’entre
eux aient disparu. Barberousse survécut à Henri II ;
on sait qu’il périt en 1190. Par contre les autres étaient
morts plusieurs années auparavant : Louis VII, en 1180,
le pape Alexandre III, en 118r ; et l’Angleterre avait
perdu l’un de ses « deux rois » par la mort du jeune
Henri, décédé, — en pleine révolte contre son père,
— le 11 juin 1183%. La situation politique et religieuse
de l’Europe, entre 1183 et 1189, était par conséquent
tout autre qu’en 1170. Il est évident que les preuves
alléguées tout à l’heure gardent leur valeur.
Déjà le passage auquel je viens de faire allusion en
dernier lieu semble en quelque mesure indiquer que le
poème de Benet est postérieur à 1183. Voici des argu-
1. Cf. Raoul de Dicet, II, 67 ; R. de Wendover, I, 161.
2 ON TT{7 SA.
3. Voir Gesta regis Henrici secundi, I, 301; Rob. de Tori-
gni, Chronica, p. 305.
Walberg 2
18 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
ments qui confirment cette supposition. D'abord il
est indubitable que Louis VII de France n’était plus
de ce monde lorsque furent écrits les vers suivants :
Li reis esteit de bon los ;
Fiz feu al rei Lowis le Gros,
Le fer hardi ;
Cil ke tot ad en soun poin clos
La soue alme mette en repos
Par sa merci.
(P. 620, col. b, L 22-7.)
Il y a mieux. J'ai dit plus haut que Benet mentionne
l’abbé Simon de Saint-Alban. Or les termes dont il se
sert en parlant de ce prélat, montrent clairement que
celui-ci n’était plus vivant :
Te Tes Res Mae 0e Estudie mist tute sa vie
Kar il out en sei grant franchise, De Deu servir et seinte Marie
Il ama Deu et son servise Devoltement ;
Sur tote ren. Ja n’ust en sa compainnie
Home qui amat tricherie
A escient.
(Vv. 790-8.)
D'après ce que nous apprennent les Annales de Waver-
leia, p. 243, Gesta abbatum monasterii Sancti Albani,
I, 194, R. de Wendover, I, 129, et Mathieu de Paris,
Chronica majora, IT, 318 !, l'abbé Simon mourut en 1183,
probablement au printemps. Son successeur, Garin,
fut consacré le 8 septembre de la même année.
La Vie de saint Thomas de Benet a par conséquent
été composée entre 1183 et 1180. Cette date cadre très
1. Cf. aussi R. de Dicet, II, 15, n. 1 (ms. C).
DE SAINT THOMAS BECKET 19
bien avec certaines autres données fournies par le texte,
Le poète y mentionne plus d’une fois l'archevêque
Roger d’York et les actes répréhensibles qu’il commit au
détriment de Thomas Becket. Celui-ci ayant fulminé
des censures ecclésiastiques contre Roger, l’évêque
Gilbert Foliot de Londres et l’évêque Joscelin de
Salisbury, 12 rer décembre 1170, les trois prélats se
rendirent auprès du roi, qui résidait alors en Normandie,
pour lui exposer leurs griefs. Ce fut pendant cette
entrevue que Henri, saisi d’une colère violente, laissa
échapper les paroles qui provoquèrent le meurtre de
Becket. Or, en racontant cet événement, Benet, tout
en nommant l'archevêque d’York, déclare vouloir
taire les noms des deux autres évêques, « pour éviter
le blâme » (vv. 844-6). L’archevêque Roger mourut en
11811 Les deux autres prélats étaient-ils encore en
vie, lorsque Benet écrivit les vers en question ? On dirait
que oui. Gilbert Foliot mourut le 18 février 1187?,
Joscelin de Salisbury, le 18 novembre 1184 ?.
1. Gervais de Cantorbéry, Opera historica, I, 297; Gesta
regis Henrici secundi, I, 283.
2. Gesta Henrici secundi, II, 5 ; R. de Dicet, II, 47.
3. Raoul de Dicet, II, 32. — J'ignore si le poète avait quel-
que motif spécial pour ménager l’évêque de Salisbury. En ce
qui concerne l’évêque de Londres, la chose est claire. Saint-
Alban est situé à peu de distance de Londres. C’est Gilbert
_ Foliot qui, le 18 mai 1167, avait consacré l’abbé Simon (voir
R. de Dicet, I, 330, n. 2 ; Mathieu de Paris, Chronica majora,
II, 239; Gesta abbatum monasterii Sancti Albani, 1, 184). Pro-
bablement ce fut encore lui qui consacra, en 1183, le nouvel
abbé de Saint-Alban, Garin, bien que les chroniques ne le disent
pas expressément. Ce qui est certain, c’est que le successeur
de Gilbert Foliot, Richard Fils-Néel, donna, douze ans plus
20 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Je relèverai encore un fait qui pourrait indiquer que
Benet a, en effet, composé son poème en 1184. Dans les
Gesta abbatum monasterii Sancti Albani (I, 197), on
lit le récit d’une visite faite à cette abbaye par le roi
Henri II au temps de l’abbé Garin 1, mais à une date
qui n’est pas autrement déterminée. Il n’est cependant
pas impossible de la fixer approximativement. Le chro-
niqueur raconte que dans la suite du roi se trouvait
entre autres « Lincolniensis episcopus Walterus de
Constantiis, cito post hæc creatus in archiepiscopum
Rothomagensem ». Lorsqu'on sait, d’un côté, que Gau-
tier de Coutances, intronisé à Lincoln le 11 décem-
bre 1183 ?, fut avant la fin de l’année # élu archevêque
de Rouen, mais n’obtint la confirmation papale que le
17 novembre 11844; lorsque, d’un autre côté, on sait
que le roi Henri passa de Normandie en Angleterre
le 10 juin 1184, après deux années d’absence, et y resta
jusqu’au 16 avril de l’année suivante 5, il est facile d’en
conclure que la visite en question eut lieu dans l’été ou
l'automne de 1184. Le récit de la chronique est fort
curieux, sous bien des rapports. Qu'il suffise de dire
ici que le roi, qui en plusieurs occasions s’était montré
favorable à l’abbaye, y fut reçu « cum omni gaudio et
tard, la bénédiction à l’abbé Jean de Saint-Alban (voir R. de
Dicet, II, 124, n. 4; Mathieu de Paris, Chronica majora, II,
AII).
1. Du 8 septembre 1183 au 29 avril 1195.
2. Gesta Henrici secundi, 1, 307 ; Raoul de Dicet, IL, 21.
3. Gesta Henrici secundi, I, 310.
4. Jaffé, Regesta pontificum Romanorum (2e éd.), t. II, p.
470, n° 15.117.
5. Gesta Henrici secundi, 1, 312, 337,
DE SAINT THOMAS BECKET 21
reverentia », qu'il entra au chapitre pour saluer ses
« frères », — affirmant être lui-même « confratrem con-
ventus et monachum Sancti Albani », — et qu’il pria
instamment les révérends pères « ut pro ipso et regina
et liberis suis, necnon pro statu regni, Deum indefessis
precibus postularent ». Les religieux s’empressèrent
d'accéder au pieux désir du roi. — Que l’on compare
les paroles du chroniqueur aux vers de Benet cités plus
haut, p. 16 : on reconnaîtra sans doute que la ressem-
blance est frappante. Évidemment frère Benet était
un homme consciencieux qui n’oubliait pas ses pro-
messes. Il est permis de croire, me semble-t-il, que
le temps écoulé entre la visite du roi à Saint-Alban et
l'achèvement du poème de Benet ne fut pas long.
Reste à parler de la source où Benet a puisé. Que sa
Vie de saint Thomas se rapproche souvent d’une ou de
plusieurs des biographies latines connues, rien de plus
certain ni de plus naturel. D'autre part elle en diffère
à un tel point qu’il est manifeste qu'aucune de ces
œuvres n’a pu être le modèle du moine de Saint-Alban.
C’est ce qu’avait sans doute vu Paul Meyer, qui se borne
à dire 1 que le poème de Benet a été composé « d’après
une source latine » ?. N'y a-t-il donc aucune trace
1. Hist. litt. de la France, XXXIII, 377.
2. Cf. G. Paris, Littérature française au moyen âge, p. 238 :
« fait sur un texte latin »; Grôber, Grundriss, II, 2, p. 646 :
« nach einer noch nicht ermittelten lat. Vita, oder eine bekannte
sehr kürzend.…. »
22 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
de cette Vita que l’auteur déclare lui-même avoir
« translatée » ? Si, seulement il faut faire un long cir-
cuit pour la retrouver.
Au commencement de cette étude nous parlions du
retentissement que le meurtre du primat d'Angleterre
eut dans le monde chrétien tout entier. Le bruit de son
martyre parvint bientôt jusque dans l’Ultima Thulé.
Chose étrange, Thomas Becket devint même, après saint
Olav, le saint le plus populaire de l’Islande. On connaît
au moins une douzaine d’églises islandaïises placées sous
le patronage du martyr de Cantorbéry pendant les
XIIIe et xIve siècles, et près d’une vingtaine d’autres
possédant des images du saint ; il est probable que des
biographies latines de Thomas avaient pénétré en
Islande dès avant 1200 !. Rien d’étonnant à ce que ces
relations aient été traduites en islandais. À en juger
par ce qui en subsiste encore de nos jours, il y a eu au
moins trois Vies de Thomas islandaises.
L’une est une traduction fidèle, sinon littérale, de la
compilation connue sous le nom de Quadrilogus, et que
j'ai mentionnée plus haut ?. Le seul manuscrit qu’on en
possède (abstraction faite de quelques fragments peu
importants) est conservé à la Bibliothèque royale de
1. Voir dans la préface de E. Magnüsson à son édition de la
Thomas Saga Erkibyskups. À life of archbishop Thomas Becket
in Icelandic (Londres, 1875-1883 ; collection dite du « Maître
des Rôles », n° 65), t. II, p. XXI sqq., de nombreux renseigne-
ments sur la popularité de Thomas en Islande, sur des voyages
en Angleterre entrepris à la fin du xn° siècle par des Islandais
et sur les plus anciens indices relatifs à l’existence en Islande
de biographies latines du saint, etc.
2. Ci-dessus, p. 11.
DE SAINT THOMAS BECKET 23
Stockholm et paraît dater de la fin du xrne siècle.
Il présente des lacunes regrettables, un certain nombre
de feuillets ayant été arrachés. D’après l'éditeur,
C. R. Unger, aussi bien le texte que la copie seraient
d'origine norvégienne 1; de l’avis de Magnüsson, le
traducteur était un Norvégien établi en Islande, d’où,
selon lui, provient assurément le manuscrit ?. Comme
cette version n'offre pas d'intérêt pour les présentes
recherches, nous la laissons complètement de côté.
La seconde version nous intéresse davantage. Elle a
été publiée deux fois, d'abord par Unger *, ensuite,
avec une traduction anglaise, par E. Magnüsson f.
De l'avis des éditeurs cette version date de la première
moitié du x1v® siècle. Le manuscrit qui nous l’a trans-
mise (« Thémasskinna ») se trouve à la Bibliothèque
royale de Copenhague. Il paraît remonter à la fin
du xive siècle. Cette Saga ne contient pas seulement un
récit détaillé de la vie de Becket mais aussi un recueil
de miracles opérés par le saint. Dans son prologue le
compilateur expose le but qu'il s'était proposé : plu-
sieurs écrivains ont raconté la vie et les bonnes actions
de saint Thomas de Cantorbéry, mais, les auteurs plus
récents ayant omis beaucoup de choses qui avaient
1. Thomas Saga Erkibyskups. Fortællinger om Thomas Bec-
“het, erkebiskop af Canterbury. To bearbeidelser samt fragmenter
af en tredje (Kristiania, 1869), pp. 11, vint. Cette opinion est
admise aussi bien par F. Jénsson, Den oldnorske og oldislandske
litteraturs historie, 11, 884, que par Mogk, Geschichte der nor-
wegisch-isländischen Literatur, (2° Aufi.), p. 894.
2 Oct il EX,
3. Voir ci-dessus, n. 1.
AN OID.MDIÉC., AE.
24 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
été dites par leurs devanciers, il n’en n'existait pas
encore de relation complète ; c’est pourquoi l’idée lui
est venue de réunir dans un seul livre, à la louange
du martyr, ce qu’il avait trouvé de meilleur et de
plus profitable aux fidèles dans les écrits antérieurs.
En effet, il est à peu près certain que l’auteur de cette
version a eu devant lui plusieurs originaux, tels que le
Quadrilogus déjà cité, le Speculum Historiale de Vincent
de Beauvais et les miracles de saint Thomas recueillis
par Benoît de Cantorbéry !. Mais sa source principale
semble avoir été un auteur latin qu’il désigne lui-même
par le nom de prieur Robert de « Cretel ». Il le cite
plusieurs fois, tant au commencement du récit de la
vie de Becket ? que dans la seconde partie, peut-être
originairement indépendante, de la Saga, laquelle traite
des miracles survenus après la mort du saint *. C'est -
à Magnüsson que revient l'honneur d’avoir identifié
ce Robert de « Cretel » avec Robert de Cricklade (écrit
anciennement (Crecelade), prieur du monastère de
Sainte-Frideswide 4, à Oxford, et auteur d’une lettre
qui figure sous son nom parmi les récits de miracles
*
1. Cf. Unger, p. 1v, Magnüsson, II, p. LXX sqq. — A propos
du Speculum Historiale, que le traducteur cite expressément
au chap. XLIV, je ferai remarquer en passant que les chapp.
XIV et xv du livre XXX de cet ouvrage sont empruntés mot à
mot à Roger de Pontigny (Materials, IV), p. 62 sqq.
2. Éd. Magnüsson, I, 32 («... er at tala eftir ordum ok sôgn
priérs Roberths af Cretel, er skrifadi med latinu lif heilags
Thôme... »), 36, 38, 50, 52.
3. Thômas Saga, II, 92, 94, 102, 106, 108, II0, 114.
4. Actuellement Christ Church.
DE SAINT THOMAS BECKET 25
réunis par Benoît de Cantorbéry !, et, traduite en islan-
dais, dans la Thômas Saga (II, 94 sqq.) ?.
On sait très peu sur la vie de Robert de Cricklade.
Il est probable qu’il devint prieur de Sainte-Frides-
wide en 1141, à la mort du prieur Guimond # ; en tout
cas « Robertus prior Oxenfordie » est témoin à une charte
par laquelle le roi Étienne confirme certaines donations,
dans la dixième année de son règne (1144-5) 4 Il doit
être mort en (ou avant) 1180, date à laquelle un certain
Philippe figure comme prieur de Sainte-Frideswide 5.
On savait depuis longtemps que Robert de Cricklade
était l’auteur de quelques ouvrages théologiques et
d’un abrégé de la Naturalis historia de Pline, dédié à
Henri II 6. Il a raconté lui-même, dans la lettre précitée,
comment il avait été guéri d’une cruelle maladie grâce
à un miracle opéré par le martyr de Cantorbéry. Mais
qu’il eût écrit une Vita sancti Thomæ ?, personne ne le
soupçonnait avant la publication de la Saga islandaise
et l’identification, absolument assurée, de Magnüsson.
. Materials, II, 97 sqq.
. Cf. Magnüsson, II, p. LXXV, xCHI.
. Voir Monasticon Anglicanum, II, 135.
. Cf. J. H. Round, Studies in peerage and family history
(Westminster, 1901), p. 202, n. 1. [Au début de 1151, « Rob.
prior Sancte Frideswide » signe une charte comme témoin
avec Geoffroy, évêque de Saint-Asaph. Cf. Romania, LIII
(1927), p. 9, n. 6.]
5. Monast. Angl., II, 136.
6. Voir K. Rück dans les Sitzungsberichte (Philos.-philol. CI.)
de l’Académie de Munich, 1902, p. 195 sqq.
7. Suivie, à ce qu’il paraît, d’une collection de miracles dus
à l'intervention du martyr. Cf. ci-dessus, p. préc., et Magnüs-
son, II, p. LVSs.
R © ND Om
26 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
C4
Aucun autre biographe de Becket ne fait allusion à
l'œuvre du prieur Robert. Si elle a été appréciée en
Islande, elle paraît être tombée en un oubli complet
dans la patrie de son auteur. Cependant elle a laissé
des traces en Angleterre aussi, quoique, jusqu'à pré-
sent, on ne les ait pas reconnues. Au fait, la Vita de
Robert de Cricklade a été la source, non seulement de
la Saga islandaise, mais de la Vie de Benet de Saint-
Alban. En voici des preuves.
La Thômas Saga raconte (1, 54-6) que Thomas, au
temps où il était chancelier d'Angleterre, faisait de
grandes libéralités aussi bien aux pauvres qu'aux riches,
à ceux-là en secret, à ceux-ci ouvertement. Cette dis-
tinction, qui selon Magnüsson ! ne serait mentionnée
nulle part ailleurs, se retrouve dans le poème de Benet,
VV. 181-6 :
I1 donot les riches donz
À povrez clers et a prisons
Priveement,
Et a contes et a baronz
Bels chivals, osturz, falconz
Veant la gent.
— Le récit que la Saga donne de l’élection de Becket
au siège archiépiscopal de Cantorbéry, et notamment
de l'assemblée de Londres (chap. xv), est bien plus
détaillé que ceux des biographes latins connus et de
Guernes de Pont-Sainte-Maxence. Ici encore Benet
(vv. 247 sqq.) offre des analogies frappantes avec la
version islandaise : non seulement il donne à l’opposi-
LAOUNC LL ID NI
DE SAINT THOMAS BECKET 27
tion de Gilbert Foliot la même forme que la Saga —
demande d’ajournement — mais, d'accord avec ce
texte et en des termes à peu près identiques, il fait
intervenir dans les débats, contre Becket, l’abbé de
Westminster (Thômas Saga, I, 74 : un abbé), pour
Becket l’évêque Hilaire de Chichester. Aucune autre
version, à ma connaissance, ne contient rien de pareil.
— De même la Saga (chap. xvir) et le poème anglo-
normand (vv. 367-378) sont seuls à prétendre que,
immédiatement après l'élection, Becket se rendit au
monastère de Merton et y prit l’habit de chanoine
régulier ! — Au commencement du chap. LIV de la
Saga (I, 346), le bannissement de la famille et des
intimes de Becket par le roi est représenté comme un
acte de vengeance pour une lettre adressée par l’arche-
vêque à Henri, et qui aurait suscité la fureur de celui-ci.
Dans aucune des biographies latines conservées, ni dans
Guernes de Pont-Sainte-Maxence, nous ne trouvons ce
rapprochement. La colère du roi y est motivée ou bien,
tout simplement, par la fuite de l’archevêque et l’ac-
cueil bienveillant qui lui est fait en France, ou bien
1. L'origine de cette tradition est facile à imaginer. D’après
ce que raconte Guillaume Fitz-Stephen (Materials, III, 14),
Thomas, encore enfant, avait été confié aux soins des cha-
noines de Merton (probablement pour y faire ses premières
études) ; chancelier, il leur obtint la faveur de Henri II (2bid.,
p. 23) ; devenu archevêque, il revêtit un costume ressemblant
en même temps à celui des chanoines réguliers et à celui des
moines (Fitz-Stephen, p. 37 ; Guernes, VV. 579 sqq.) ; pendant
son exil il eut pour chapelain et confesseur Robert, chanoine
de Merton (Fitz-Stephen, p. 147 ; Grim [Materials, IT}, p. 418 ;
Guernes, V. 3946).
28 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
(dans Guillaume de Cantorbéry, Jean de Salisbury et
Fitz-Stephen) ! par l’insuccès des négociations entamées
entre Henri et le pape au sujet du prélat récalcitrant.
En revanche la version de Benet (p. 623, col. b, I. 1 sqq.)
se rapproche de celle de la Saga : les évêques partisans
du roi montrent à celui-ci une lettre que Becket venait
d'envoyer au clergé d'Angleterre et qui provoque de la
part de l’irascible monarque les représailles mention-
nées :
Icest(e) escrit, cum repeirerent, Qant li reis out escouté(z)
Li messagers od eus porterent Par grant ire ad jure(z)
En lour païs, Deu e ses nouns
E as evesques le livererent, Ke homme ne femme eu regné
Ki toust au rei le moustrerent Ne remeindra del parenté,
En lour avis. Ne mie uns.
— Édouard Grim ? et, à sa suite, Guernes de Pont-
Sainte-Maxence rapportent une vision que Thomas
eut pendant son séjour à l’abbaye de Sainte-Colombe
(1166-1170) et au cours de laquelle une voix céleste
lui prédit son martyre. Cette vision figure également
dans la Thômas Saga (chap. xLvIr) et dans la Vie de
Benet (p. 622). Or la version commune à ces deux
derniers textes se distingue nettement de celle des
autres en ce qu'elle place le miracle à Pontigny et
qu'elle représente l'abbé de ce monastère comme
ayant, caché derrière une colonne, entendu de ses pro-
pres oreilles les paroles échangées entre l'archevêque
et son interlocuteur divin. La conversation qui suit,
1. Materials, 1, 46; II, 313; ILL, 75.
2. Materials, II, 418 s.
3. VV. 3851-3860.
DE SAINT THOMAS BECKET 29
entre l’archevêque et l’abbé, est identique dans les
deux textes en question : l’abbé félicite Thomas du
bonheur qu’il a eu de parler bouche à bouche avec le
Seigneur ; le prélat lui demande comment il pouvait
savoir ce qui s'était passé, et, l’abbé ayant répondu
qu’il avait tout entendu, Thomas lui fait promettre
de ne révéler à personne, du vivant de Thomas, la scène
dont il vient d’être témoin. Et, ajoutent les deux textes,
l’abbé tint parole 1.
Je disais plus haut ? qu’il a existé au moins trois
Thômas Saga islandaises. Jusqu'ici nous n’en avons
A
mentionné que deux. Quant à la troisième, la plus
ancienne, remontant d’après Unger * à la première
moitié du x1rIe siècle, tout ce qui en reste ce sont des
fragments de quatre feuillets isolés, conservés aux
Archives du royaume de Norvège, à Kristiania, et trois
feuillets entiers qui se trouvent dans la Bibliothèque
royale de Copenhague 4 Un de ces fragments contient
la vision dont nous venons de parler en dernier lieu.
Les variantes qu’on y relève, sans être bien importantes,
montrent pourtant qu’il s’agit de deux différentes tra-
ductions d’un même original.
1. Une version en partie analogue, mais plus courte, se lit
dans un manuscrit de la Vita de Fitz-Stephen (p. 83), où,
selon l'éditeur, elle provient d’une interpolation ultérieure.
Cf. aussi Giraldus Cambrensis, cité dans Materials, II, 283.
2NCÉF p.22
FR OTE POI
4. Éd. Unger, p. 530 ; éd. Magnüsson, II, 264.
30 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Si ce fragment n’appelle pas d’autre remarque, il
vaut la peine d’examiner de plus près un autre des
fragments en question. Sur l’un de ces morceaux de
parchemin 1 se lit la fin d’un discours qu'on n’a pas eu
trop de peine à identifier avec celui prononcé devant
le pape par le comte d’Arundel, l’un des messagers
chargés par Henri II de plaider sa cause à la cour pon-
tificale après la fuite du primat, en 11642. Ce discours
qui est mentionné, plus ou moins longuement, par la
plupart des biographes de Becket, figure aussi dans
la Thômas Saga complète. Pourtant les deux rédactions
islandaises se séparent ici tout à fait l’une de l’autre.
Dans la Saga complète * le comte d’Arundel se borne
à faire l'éloge aussi bien de Thomas que du roi, dont
il loue l’attachement au Saint-Père, et à prier celui-ci
d'intervenir pour rétablir la paix entre les deux nobles
adversaires. Dans le fragment, au contraire, son dis-
cours a un caractère très différent ; l'ambassadeur s’y
montre diplomate à la fois habile et conscient de la
puissance de son maître. « Nous ne sommes pas ici »,
dit-il en substance, « pour plaider une cause injuste,
“mais pour défendre notre monarque contre des accu-
sations mensongères. Et vous, Seigneur, vous devez
considérer la situation politique. Vous avez besoin
d'appui, pour vous-même et pour la sainte Église.
Les princes les plus puissants, dans la moitié septen-
trionale du monde, ce sont les deux empereurs, le roi
de France et notre roi. Or, aucun des deux empereurs
1. Éd. Unger, p. 529; éd. Magnüsson, II, 263.
2. Cf. Unger, p. 529 ; Magnüsson, II, p. LI.
3. Éd. Unger, p. 369; éd. Magnüsson, I, 282-4.
DE SAINT THOMAS BECKET 31
ne veut vous aider, tandis que les deux autres monar-
ques sont animés des meilleurs sentiments à votre égard.
Dans le cas où vous perdriez la bienveillance de l’un
ou de l’autre roi, pensez au préjudice qui en résulterait
pour vous et pour la sainte Église 1 »
La version résumée en premier lieu concorde de tout
point avec le texte latin fourni par Alain de Tewkesbury
et que reproduit le Quadrilogus ?. Mais d’où provient
l’autre ? Comme le remarque Magnüsson*, aucune
des sources latines qui nous sont parvenues n'offre
d’équivalent. Mais s’il avait examiné le poème de Benet,
il y aurait trouvé un passage qui correspond à peu près
exactement au fragment islandais. Ce sont les vers qui
se lisent à la page 621, col. a, 1. 19-col. b, L. 2 de l’édi-
tion de Fr. Michel :
RER de UN Eh vec » « Ces sunt li duy enperour
« Ne mie pur dun dreiner { E le rei de Fraunce e moun seignur
Mais por soun regne e li escuser Le rei Henri.
De boisdie. Tout seient il de graunt valour,
M cu rte math tas 5 Nus avum des quatre le meillur
« Si devez tresben purpenser La Deu merci.
Que il vus put aver meister « Des enperours ben le sachez
Ben sovent, Que a vostre 5 pru nul ne avez,
E que en crestienté ne poum trover Ce peise mei;
Fors quatre que facent a nomer E si vus 7 de ceus nul perdez
De rige gent : Grant damage i receverez,
Si cum jo crei. »
1. Cf. ce qui a été dit plus haut, p. 9, n. 1.
2. Materials, II, 339-340 ; IV, 338-9. On le retrouve égale-
ment dans la chronique de Gervais de Cantorbéry, I, 193.
3. Thômas Saga, II, p. LI et CxvIII.
4. Forme anglo-normande pour deraismer.
5. J'omets ici deux strophes, qui n’ont pas de pendant dans
le texte islandais.
6. Ed. nostre.
7. Ed. uns.
32 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
On voit que l'accord est presque littéral. Il est mani-
feste que les deux textes remontent à une source com-
mune, et il n’y a pas de raison pour douter qu'ici encore
cette source ne soit Robert de Cricklade. Le compila-
teur de la Saga complète, qui avait évidemment sous
les yeux aussi bien Robert que le Quadrilogus, a pré-
féré ici la version de ce dernier, probablement parce
que l’autre ne lui semblait pas assez respectueuse envers
le Saint-Père, tandis que l’auteur du récit fragmentaire
s’en est tenu au texte de Robert de Cricklade. Il est
assez curieux que la version du discours qui apparaît
clairement comme la plus proche de la réalité historique,
ne nous ait été transmise que par un morceau de par-
chemin islandais et un poème anglo-normand d’ailleurs
sans portée historique. L’authenticité de cette version
est en quelque mesure confirmée, — chose qui a échappé
à Magnüsson, — par les mots suivants de Guillaume
Fitz-Stephen! : « Aliquis eorum [nunciorum regis
Angliæ], inter cætera, regis Anglorum potentatus et
divitias diligenter commemorabat. »
Voici, en résumé, les conclusions auxquelles aboutis-
sent les recherches qu’on vient de lire. La Vie de saint
Thomas de Cantorbéry par frère Benet, moine de l’abbaye
bénédictine de Saint-Alban, a été composée entre 1183
et 1189, selon toute probabilité en 1184. Le modèle latin
A
suivi par l’auteur était une Vita sancti Thomeæ due à
1. Materials, III, 73.
DE SAINT THOMAS BECKET 33
Robert de Cricklade, prieur du monastère de Sainte-
Frideswide, à Oxford. Cette dernière œuvre, qui n’existe
plus, avait été écrite avant 1180 ! ; si le renseignement
donné par frère Benet aux vv. 1249 sqq., reproduits
plus haut ?, se trouvait déjà dans la Vita de Robert,
comme je l’ai supposé, il faut peut-être en placer la
composition peu de temps après 1172. On savait, depuis
Magnüsson, que l’œuvre de Robert de Cricklade a été
la source principale de la Thômas Saga du xive siècle.
On vient de voir * qu'elle avait déjà été mise à contri-
bution par l’auteur de la plus ancienne version islan-
daise, dont il ne subsiste aujourd’hui que des frag-
ments.
(Romania, XLIV [1915-1917], p. 407-426.)
1. Cf. ci-dessus, p. 25.
27 ENT.
3. Ci-dessus, p. préc.
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II
ÉTUDE SUR UN POÈME ANONYME RELATIF
A UN MIRACLE DE SAINT THOMAS DE
CANTORBÉRY
Dans le manuscrit de Wolfenbüttel de la Vie de
saint Thomas par Guernes de Pont-Sainte-Maxence 1,
ce texte est suivi d'un poème contenant le récit d’un
miracle accompli par le martyr de Cantorbéry. Ce
poème, qui a été édité par Bekker à la suite de l’œuvre
de Guernes, n’a en soi, rien de bien remarquable, ni
par ses dimensions ni par son sujet. Aussi n’a-t-il
guère attiré l'attention des romanistes. La plupart
des critiques qui, en passant, ont été amenés à men-
tionner le poème, ne paraissent même pas l'avoir lu.
A certains égards il n’est pourtant pas sans offrir quel-
que intérêt. C’est ce qui ressortira, je l'espère, des pages
suivantes, dans lesquelles j'ai tâché d'établir l’origine
1. Publié par I. Bekker : La Vie Saint Thomas le martir,
altfranzôsisches Gedicht aus einer Wolfenbüttler Handschrift
herausgegeben. Dans Abhandlungen der k. Ahad. der Wissensch.
zu Berlin, 1838, Phil.-hist. Klasse, p. 25-168. [Cf. maintenant
mon édition de La Vie de saint Thomas le Martyr par Guernes
de Pont-Sainte-Maxence (Lund, 1922), p. Cxi.]
36 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
et la date approximative du poème, le dialecte de
l’auteur, son identité et la source où il a puisé.
__ Disons d’abord quelques mots du manuscrit dans
lequel le Miracle nous est parvenu. Il appartient à la
Bibliothèque des Ducs de Brunswick, à Wolfenbüttel,
et porte la cote August. in-49, 34.6. C’est un manuscrit
en vélin, de petit format, mesurant 195 mm. de haut
sur 120 de large. Il se compose, en fait, de deux parties
originairement distinctes, d’écritures et de dates diffé-
rentes. La première main, qui remonte au premier
quart du xirIe siècle, a exécuté aussi bien la Vie de
saint Thomas (fols. r r°0-83 r°) que le poème qui fait
l’objet de la présente étude, et qui va du fol. 83 r° au
fol. 84 v°. Presque tout le reste du volume est occupé
par un texte latin : Collectio canonum vel Synodalia
decreta romanorum pontificum sanctorumque patrum
(ff. 87 r0-174 vo) 1. Les derniers feuillets de la première
partie du manuscrit, — la seule qui nous intéresse ici,
— ont été détériorés par l'humidité. Chaque page
contient trente vers, écrits sur autant de lignes réglées.
Tous les vers commencent par une capitale, alternative-
ment bleue ou rouge. Dans la Vie de saint Thomas
celle de la première ligne de chaque strophe est plus
grande que les autres. Dans le Miracle, seules les deux
premières strophes commencent par de grandes ini-
1. Cf. le catalogue dressé par O. von Heinemann, Die Hand-
schriften der Herzogl. Bibliothek zu Wolfenbüttel. Zweite - À btei-
lung. Die Augusteischen Hss., t. V (Wolfenbüttel, 1003), p. 3.
DE SAINT THOMAS BECKET ST
tiales ; celles des autres vers sont petites, quoique de
forme majuscule.
Sous plus d’un rapport ce manuscrit est le meilleur
de ceux qui nous ont transmis l’œuvre de Guernes de
Pont-Sainte-Maxence. Bien qu'écrit par un copiste
d’outre-Manche, le texte est très soigné, et le caractère
anglo-normand de la langue est peu marqué. Malheu-
reusement la valeur du manuscrit est diminuée par le
fait que, au début, il ne manque pas moins de dix-huit
feuillets (1080 vers), et après le fol. 4, encore deux
feuillets (120 vers). En revanche il est le seul dans lequel
on trouve notre Miracle. Ce poème paraît avoir été
considéré, aussi bien par le copiste que par l'éditeur,
I. Bekker, comme un simple appendice, ou épilogue,
au texte précédent. Celui-ci finit au fol. 83 r°, L 25;
sur la ligne suivante se lit cet explicit, écrit en encre
rouge : Îci fine la vie saint Thomas le martyr ; après
quoi suit immédiatement, et sans rubrique, la première
strophe du Miracle.
Voici une analyse du poème. Entre les nombreux
miracles que Dieu a opérés pour l’amour de saint Tho-
mas, l’auteur veut nous conter un bien étrange. En
Périgord, « outre mer », vivait un brave médecin du
nom de Pierre, qui guérissait beaucoup de malades
[str. 1, 11]. Or voici qu’il tombe lui-même dans une très
grave maladie. Selon l’auteur, il y a quatre formes de
l’hydropisie, dont deux sont incurables ; c’est d’une
de celles-ci que Pierre est atteint [171-v]. Ses amis l'aban-
38 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
donnent, sauf un seul, qui l’engage à penser au salut
de son âme [vi, vi]. Ayant entendu parler du martyre
de Thomas Becket et des miracles qui l’ont suivi,
Pierre implore le secours du saint [vu]. Agonisant
déjà, il voit la Mère de Dieu, qui le regarde d’un air de
pitié mais sans lui adresser la parole, puis disparaît.
Réconforté un instant par la vue de la Vierge, Pierre se
désole cependant de son silence et de sa brusque dispa-
rition, qu’il attribue à sa propre indignité [1x, x]. A la
place de Marie apparaît saint Thomas, accompagné
de deux illustres médecins, Cosme et Alexandre [x1].
Suivant les indications du saint, ceux-ci font subir
au malade une opération miraculeuse : ils lui ouvrent
le ventre, enlèvent le foie et le lavent dans un bassin
d'or pur, — que le malade voudrait bien pouvoir gar-
der par devers lui, — puis remettent l'organe à sa place
en recousant la plaie, sans que le patient en éprouve
autre douleur qu’un léger fourmillement [xrI-Xvi].
La vision disparue, Pierre se demande s’il a rêvé, mais
il est bientôt convaincu de la réalité de l’opération en
constatant la plaie et le sang frais qui a coulé dans son
lit [xvr1]. Se sentant tout à fait rétabli, il appelle ceux
qui attendaient sa mort d’un instant à l’autre, et leur
raconte ce qui lui est arrivé [Xvir1]. La nouvelle de sa
guérison surnaturelle se répand vite dans la contrée.
Cependant l’évêque du diocèse refuse d’y ajouter foi
avant d’avoir entendu relater « l'aventure » par Pierre
lui-même. Et c’est de la bouche de l’évêque que l’au-
teur prétend tenir son récit [xIx].
Dans l'Histoire littéraire de la France, t. XXIII
(1856), p. 369, V. Le Clerc décrivit brièvement notre
DE SAINT THOMAS BECKET 39
poème comme racontant « un miracle fait en Périgord,
pour la guérison d’un médecin hydropique, par la
sainte Vierge et saint Thomas ». Néanmoins C. Hip-
peau ! et E. Étienne ? prétendent à tort que le poème
roule sur « les miracles opérés sur la tombe de saint
Thomas ». La même indication fautive se retrouve dans
une dissertation récente, par Th. Carlé ?, bien que l’au-
teur cite, quelques lignes plus haut, un travail de G. Nae-
tebus 4, où l'erreur commise par Hippeau et Étienne est
relevée. G. Grôber 5 embrouille singulièrement les choses
en déclarant que le texte raconte « die Heïlung eines
erkrankten Arztes im Périgord am Grabe des h. Tho-
mas durch die Jungfrau Maria bewirkt ». Inutile de
dire que saint Thomas Becket n’est pas enterré en Péri-
gord, comme la phrase de Grôber pourrait le faire croire,
mais dans la cathédrale de Cantorbéry, où il avait été
assassiné le 29 décembre 1170; d’ailleurs le miracle
n’est mis en aucun rapport avec la tombe du martyr,
et, enfin, la sainte Vierge n’y joue qu’un rôle tout à
fait secondaire.
Quant à la forme, notre poème se compose de soixante-
seize vers alexandrins, répartis en quatrains monorimes.
1. La Vie de saint Thomas le martyr, archevêque de Canter-
bury, par Garnier de Pont-Sainte-Maxence.. p. p. C. Hippeau,
(Paris, 1859), p. Lil.
2. La Vie saint Thomas le Martir.. Thèse pour le doctorat
(Paris, 1883), p. 2.
3. Der altfranz. Dichter Garnier von Pont-Sainte-Maxence
und seine Zeit (Münster, 1914), p. 106.
4. Die nicht-lyrischen Strophenformen des Altfranzôsischen
(Leipzig, 1891), p. 66 s.
5. Grundriss der roman. Philologie, t. II, I, p. 646.
40 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
C’est là un schéma métrique d’un usage extrêmement
fréquent dans la littérature didactique des xIrI* et
xive siècles 1 Avant cette époque il était par contre,
— comme en général les poèmes strophiques en alexan-
drins, — presque inconnu, ou du moins très rare. C’est
pourquoi il est intéressant de déterminer approximati-
vement l’âge du Miracle. Parlons d’abord de la région
où il a été composé et du dialecte de l’auteur.
Du v. 3 (En Pieregort… ultre mer) il ressort claire-
ment que le poème a été écrit en Angleterre. Est-il
sûr pour cela que, à la différence de Guernes, l’auteur
ait été anglo-normand, comme Grôber le dit expressé-
A
ment ? ? Sans doute on est d’abord porté à répondre
affirmativement à cette question, en trouvant dans la
strophe VII la rime bien anglo-normande demure :
mure (cure, conjure etc.)#. Mais en poursuivant la
lecture on se ravise bientôt. Il est bien connu que les
1. Voir Naetebus, o. c., p. 56—91 et 193—6. [Cf. en outre
Romania, XLIV, p. 578, n. 1.]
2. Grundriss, 1. c. [« anglofranzôsich »].
3. Pour des rimes analogues, tirées de textes anglo-nor-
mands du xtie siècle ou plus récents, voir par exemple Suchier,
Ueber die Mathœus Paris zugeschriebene Vie de seint Auban,
p.5 ; Vising, Etude sur le dialecte anglo-normand du XII® siècle,
p. 72; id., Le Purgaioire de saint Patrice des mss. Harl. 273
et f. fr. 2198, p. 10. Faisons remarquer dès maintenant que
des rimes de 0 : # se rencontrent également chez frère Angier,
sur lequel nous aurons à revenir plus loin (p. 46, n. 3 et p. 48,
n. 1); cf. Pope, Etude sur la langue de frère Angier (thèse pour
le doctorat de l’Université de Paris, 1903), p. 19-20.
DE SAINT THOMAS BECKET 4I
traits les plus caractéristiques du dialecte anglo-
normand sont les suivants : 1° réduction de ie à e;
2° contraction de deux voyelles contiguës dans l’inté-
rieur d'un mot ; 3° décadence de la flexion nominale :
et, dans le domaine de la métrique, 4° irrégularité
syllabique du vers. Voyons comment notre texte se
comporte sous ces rapports.
1° Nous trouvons d’une part deux strophes en e :
-er I, -ee XIX ; d'autre part, trois en te : 2er XIII,
XVIII, -1ere XV. Toutes ces rimes sont pures.
2° Aucune trace d’ « élision interne » d’un e atone
devant voyelle ; au contraire, de nombreux cas où l’e
persiste dans cette position : meïme 11, 18, 69, veer 34,
veüe 37,veû 45, teüe 38, tailleüre 62, entumetüre 64. Le
seul cas de contraction qui se rencontre dans le poème,
c'est nient (monosyllabe) 63. Il n’y a pourtant pas lieu
d’attacher de l'importance à cette forme. Il est vrai
que je ne l’ai relevée qu’une fois dans la Vie- de saint
Thomas de Guernes !, mais en revanche on y trouve
très souvent la forme contractée mis, de neïs, 70, 76, 381,
718 etc., de même que d’autres analogues, telles que
cule cuculla 583, 5796 ou L'empereur Theodose 3002,
empereur 3565.
39 En ce qui concerne la déclinaison, il est à remarquer
1. Les äeux cas sont similaires : dans l’un et l’autre il serait
facile d’introduire la forme neient, en supprimant la conjonc-
tion e. Cf. Vie de s. Thomas 3120 : Ceste poesté unt li clerc, e ment
Hi lai, et les vv. 63-4 de notre poème : Mais del sufjrir l'anguisse
tel fu, e nient plus dure, Cum la char ki tetille après l’entumetre.
[Je cite aujourd’hui le texte de Guernes d’après l'édition que
j'en ai donnée en 1922].
42 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
que l’auteur observe en général les règles originales.
C'est ainsi qu’on trouve les nom. sing. Pieres Petrus,
avec un s assuré par le mètre, 61, 9 ; kun homo (subs-
tantif) 5 et enseigniere -ator 60, à la rime ; nom. plur.
sans s : dui mire mult vaillant (: -ant) 44. Cependant
il y a aussi quelques dérogations à ces règles. Que me
medicus 16 et Chosme Cosmas 44 se soient joints aux
nombreux mots en -e << -ter,-tor etc., qui manquent
régulièrement d’s au nom. sing., cela n’a rien d’extraor-
dinaire ; de la même manière on trouve dans la Vie de
Guernes le nom. mire medicus 1570 et 4205. sun saveir
19 ne prouve rien, en somme, puisque les infinitifs
sont régulièrement dépourvus d’s et qu'il a pu y avoir
sis saveir dans l'original. celui comme sujet au v. 75
(Desque celui li out s'aventure mustree) est assez frap-
pant, bien qu'il soit naturellement possible que l’origi-
nal ait eu Desque icil, avec un hiatus parfaitement admis-
sible après que. Aux vv. 46-7 l’auteur emploie comme
attribut les formes [seif] estendu.… tut nu. De plus je
relève, au v. 24, le nom. la nuit, c’est-à-dire un subs-
tantif féminin de la 3e déclinaison latine sans s de
flexion (ce que, il est vrai, quelques-uns regardent
comme la formation normale). Tout ceci me paraît
prouver que l’auteur du poème, tout en connaissant
bien les anciennes règles de la déclinaison à deux
cas, les a quelquefois sacrifiées aux besoins de la rime
ou de la mesure.
1. Pieres aveit a nun : c’est une construction suivant le sens,
l'expression aveir a nun étant considérée comme l'équivalent
de estre nomez. Cf. Meyer-Lübke, Grammaire des langues ro-
manes, t. III, $ 36.
DE SAINT THOMAS BECKET 43
4° Au point de vue de la métrique le poème est par-
faitement correct. Il est vrai que dans un vers isolé, tel
qu'il se lit dans le manuscrit, il manque une syllabe :
La u il jui en transe cum huem ki mureit 33 ; maïs c’est
un simple lapsus de copiste, et la correction k: [se]
mureit s'impose d'elle-même !. Pas une seule fois on
ne trouve un e féminin final ou protonique ne comptant
pas dans la mesure du vers, ni aucune autre irrégula-
rité, de quelque espèce que ce soit. Même en tenant
compte du peu d’étendue du texte, un tel degré de cor-
rection me paraît inadmissible dans un poème anglo-
normand, à l’époque dont il s’agit ici : déjà le sujet
du Miracle prouve qu'il ne saurait être antérieur à
l’année 1171, au plus tôt.
C’est également en vain que l’on y cherche d’autres
phénomènes linguistiques pouvant indiquer une origine
anglo-normande. A l'exception de demure : -ure, toutes
les rimes appartiennent au français du continent.
Jamais l’auteur ne fait rimer, par exemple, ai : er, -eir
(-ere):-er (-are), wi: uouon:un?.Il ya lieu pourtant
de signaler, dans la str. II, les formes poun et dirrun,
1. À la rigueur on pourrait aussi lire cum hume ki mureit,
étant donné que l’accusatif se rencontre de bonne heure après
cum. Mais la conjecture faite ci-dessus me paraît assurée. Le
verbe réfléchi soi morir s'emploie en ancien français dans le
même sens que de nos jours, sens qui convient parfaitement
ici : « être sur le point de mourir » ; cf., outre Godefroy, le glos-
saire du Roman de Troie, etc.
2. Cf. les strophes I, V, (XIII) ; III, VI, VII, X, XII, XVI;
II, XVII. — Des rimes pareilles se rencontrent en anglo-
normand dès la seconde moitié du xr1® siècle ; cf. Vising, Pur-
gatoire de s. Patrice, p. 10.
44 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
en rime avec un, a nun. La désinence sans -s de la
1re pers. du plur. est un trait propre surtout aux dia-
lectes de l’ouest, y compris l’anglo-normand 1. Peut-être
faut-il mentionner aussi deux cas d’élision qu'on pour-
rait être tenté de regarder comme des anglo-norman-
dismes : l'en << h en 10, k'ilec << ki ilec 47. Mais le
premier se rencontre très souvent dans la Vie de saint
Thomas (vv. 848, 890, 896, 1525, 1546 etc.) ; le second
est parallèle à k's << ki 1, forme également fréquente
dans le texte de Gusrnes (vv. 1362, 2550, 2874, 2877,
2958 etc.) ?.
Le résultat de cette petite recherche me paraît forcé-
ment être celui-ci : notre poème a été composé en Angle-
terre par un Français de France, dont la langue avait
été légèrement influencée par le dialecte qu’on parlait,
et écrivait, autour de lui. Le sujet du poème montre
que l’auteur prenait un intérêt particulier au célèbre
martyr de Cantorbéry. Or ceci s’accorde de tout point
avec ce qu’on sait de Guernes de Pont-Sainte-Maxence,
l’auteur de l’œuvre importante à laquelle notre poème
forme, dans le manuscrit de Wolfenbüttel, une sorte
d'appendice. Ainsi que l'indique son surnom, ce clerc
et poète était né dans la petite ville de Pont-Sainte-
Maxence, située dans l’ancienne Ile-de-France, non
loin des confins de la Picardie $. A la nouvelle du meur-
1. Cf. Nyrop, Gramm. histor., t. II, $ 54, rem. 2 ; Brunot,
Hist. de la langue française, t. 1, p. 322.
2. En regard de ces traits relativement récents, mention-
nons la forme enclitique ki? << hi le 21, 55, 70, et le prés. subi.
s’acort 27.
3. Dép. de l'Oise.
DE SAINT THOMAS BECKET 45
tre de Thomas Becket, il se mit à composer un poème
en l'honneur du martyr. Peu content de cette première
version, basée sur des récits oraux d'authenticité dou-
teuse, il se rendit, au printemps de 1172, à Cantorbéry
pour chercher sur les lieux des informations sûres, et
y écrivit, pendant les années 1172-1174, la Vie de saint
Thomas qui nous est parvenue. La ressemblance dans
la forme métrique, entre notre poème et celui de Guernes,
est également assez frappante : la Vie de saint Thomas
est écrite en strophes de cinq vers alexandrins mono-
La question se pose donc tout naturellement : Guernes
de Pont-Sainte-Maxence ne serait-il pas l’auteur du
poème que nous étudions ? Le seul critique, à ma con-
naissance, qui se soit prononcé sur ce petit problème
d'histoire littéraire, c’est Grôber 1. Sa solution est néga-
tive. Comme je l’ai déjà dit ?, Grôber regardait le texte
comme anglo-normand, ce qui empêchait de l’attribuer
à Guernes ; et il inclinait même à le croire sensiblement
1. Grundriss, 1. c. — A. Mebes (Ueber Garnier von Pont
Sainte-Maxence, diss. de Breslau, 1876), P. Lorenz (Ueber
die Sprache des Garnier von Pont-Sainte-Maxence, diss. de
Halle, 1881) et Th. Carlé (0. c.) passent notre poème sous
silence. E. Étienne, qui, nous le savons, en mentionne l'exis-
tence au début de son travail (cf. ci-dessus, p. 39), n’en parle
plus du tout par la suite, ni en analysant la Vie de s. Thomas,
ni en étudiant la langue et le style du poète. Apparemment
tous les quatre regardent le poème comme dû à un autre auteur.
En revanche V. Le Clerc, bien qu’il ne s'exprime pas claire-
ment à ce sujet, était peut-être de l'avis contraire, vu que
dans les trois ou quatre lignes qu’il consacre à notre poème,
il le qualifie d’ « appendice ».
2. Ci-dessus, p. 40.
46 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
postérieur à la Vie de s. Thomas ! Sur quoi Grôber
fondait-il son opinion ? il ne le dit pas. Examinons
donc les faits.
Tout d’abord il est certain qu’en aucun cas il ne sau-
rait y avoir plus de trente à quarante ans de distance
de l’un à l’autre poème, puisque le manuscrit de Wol-
fenbüttel remonte au commencement du xtr1e siècle ?.
Naturellement il est très difficile, à l’aide, uniquement,
de critères linguistiques, de tirer des conclusions pré-
cises relativement à un espace de temps si limité et
à un texte aussi court que le Miracle. Deux ou trois
données semblent au premier abord parler contre
Guernes et pour un auteur un peu plus récent. La rime,
déjà deux fois citée, -ore : -ure n’a pas de pendant
direct dans la Vie de s. Thomas, non plus que les formes
poun, dirrun, Str. II; mais étant donné que dans ce
dernier texte Guernes ne s’est pas fait faute d'employer
les anglo-normandismes [beste] fere [: frere, pere etc.]
2623 et cendel [: bel, aignel] 5785 #, il n’y a rien qui
1. €... kann erheblich später abgefasst sein ».
2. Évidemment il m'est impossible de prouver cela d’une
taçon absolue. Je me bornerai à dire que le ms. de Wolfen-
büttel a un caractère pour le moins aussi ancien qu’une autre
copie du même texte, Mus. Brit., Harley 270, laquelle un argu-
ment paléographique permet de dater des premières années
du xr1re siècle : c’est que les initiales peintes y sont alternative-
ment bleues, rouges et vertes. Or, passé l’époque nommée,
les capitales vertes disparaissent des manuscrits. Cf. P. Meyer,
dans la Romania, XII, p. 150.
3. Cf. Suchier, Alffranzôsische Grammatik, p. 25. — Notons
aussi, à ce propos, que dans la Vie de s. Thomas a lat. libre
suivi de / persiste toujours ; ainsi ostal, mortal, karnal, espirital,
cumunal, al *ale, etc., sont assurés par la rime, tandis qu’on
DE SAINT THOMAS BECKET 47
nous défende d'admettre que, dans les uns comme dans
les autres cas, il s’est laissé gagner par les habitudes
linguistiques de son entourage. Que l’auteur du poème
anonyme emploie, à la rime, la forme mie medicus
(v. 16), tandis que la Vie de s. Thomas n'offre que la
forme, beaucoup plus usitée, mire (Vv. I, 1570, 4205),
cela n’est pas non plus un argument décisif ; pour nous
en tenir à ce dernier texte, on y trouve à la rime des
doublets tels que fus 709, 5854, à côté de fié 4227,
4485, 4530, fiez 2488, 4480, fiés 2785 ; procein (: -ain)
1400, à côté de prochiens 3744, etc. En regard du nom.
fém. nuit, dans le poème anonyme !, la Vie de s. Tho-
mas ne connaît que des formes avec -s (-2) : eritez 128,
4822, fermetlez 130, amistiez 1340, saluz 4031, vertuz
4935, tenchuns 2374, etc. En somme il faut reconnaître,
me semble-t-il, que les règles d2 la déclinaison sont
moins strictement observées dans le Miracle que dans
la Vie. D'autre part la différence n’est pas si grande
qu'elle ne puisse s'expliquer par les deux considéra-
tions suivantes : 1° le Miracle peut être postérieur de
quelques années à la Vie de s. Thomas, par conséquent
n’y trouve pas une seule rime en -e/ <-alem. Comme c'est le
cas pour la 17e pers. plur. en -un (-um), il s’agit ici d’un trait
que l’anglo-normand a en commun avec tous les dialectes de
l’ouest de la France. Cf. Pope, Etude sur la langue de frère
Angier, p. 7-8; Brunot, o. c., p. 321-2. (Il est vrai que des
formes en -al < -ale, en apparence populaires, se rencontrent
un peu partout. Mais la constance de ce phénomène dans les
textes de l’ouest paraît bien être un trait dialectal.) [Il est
possible que M. T. A. Jenkins ait raison en considérant, dans
Modern Philology, XXI (1924), p. 441, fere comme un lati-
nisme.]
I. V. 24; cf. ci-dessus, p. 42.
48 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
l’auteur, s’il est le même dans les deux cas, a été exposé
plus longtemps à la contagion linguistique du milieu
où il vivait ! ; 20 l’auteur aura cru pouvoir se surveiller
moins dans un petit poème sans prétentions que dans
son grand ouvrage, auquel il avait apporté le soin le
plus scrupuleux, à tous les égards, et au sujet duquel
il exprime lui-même sa vive satisfaction, même du
point de vue du langage ?.
Pour l'identité des auteurs des deux poèmes par-
lent, nous l’avons vu, plusieurs indices ; les divergences
linguistiques que j'ai signalées, ne me paraissent pas
de nature à les réfuter. Voici encore quelques données
qui viennent à l’appui de cette thèse, et qui, si je ne
m'abuse, ont une assez grande portée 5. Comme on verra
1. Mie M. Pope a constaté un phénomène tout à fait sem-
blable concernant la langue de l’auteur du Dialogue et de la
Vie de saint Grégoire, frère Angier. Ce poète, qui était origi-
naire de l’ouest de la France mais vivait en Angleterre, a admis
un beaucoup plus grand nombre d’anglo-normandismes dans
le second poème, composé en 1214, que dans le premier, qui fut
achevé deux ans plus tôt. Voir l'étude citée ci-dessus, p. 40,
n. 3. Pour l’évolution analogue de la langue de Marie de
France, telle qu’on peut l’observer dans ses divers ouvrages,
composés également en Angeterre, cf. K. Warnke, Die Fabein
dey Marie de France, p. CxIIr s.
2. Ainc mais si bons romanz ne fu faiz ne trovez.
A Cantorbire fu e faiz e amendez ;
N'i ad mis un sul mot qui ne seit veritez.
Li vers est d’une rime en cinc clauses cuplez ;
Mis languages est bons, car en France fui nez.
(Vv. 6161-5).
3. Je ne rappelle que pour mémoire que le manuscrit de
Paris contient un court épilogue, d’un ton tout personnel,
lequel a, selon toute vraisemblance, été écrit par Guernes. Cet
DE SAINT THOMAS BECKET 49
plus loin !, les principales sources auxquelles Guernes
a puisé en composant sa Vie de saint Thomas, sont
deux biographies latines du saint, dues, l’une à Édouard
Grim, l’autre au religieux bénédictin Guillaume de
Cantorbéry. De ce dernier on possède en outre un recueil,
— commencé vers le Ier juin 1172, — de récits de mira-
cles opérés par saint Thomas ?. Dans le chap. 4 du
livre III de ce recueil *, se trouve raconté le miracle
qui fait le sujet du poème anonyme qui nous occupe
ici. On n’a qu’à jeter un coup d'œil sur les deux ver-
sions pour se convaincre que l’auteur français a eu
devant les yeux le texte latin de Guillaume de Can-
torbéry. Il est vrai que le dernier vers du poème (E 1
la nus conta cum cil li ot cuntee) veut évidemment faire
croire que le poète aurait appris par voie orale, et
presque de première main, l'événement qu'il relate,
mais, comme on le verra ci-après, ces mots ne sont
qu'une traduction de la fin du récit de Guillaume. Un
procédé pareil n’est point contraire aux habitudes de
Guernes de Pont-Sainte-Maxence. Non seulement les
assurances qu'il donne, dans la Vie de s. Thomas (vv.
161-5, 6171-5), de la parfaite véracité de ses dires,
ont leur équivalent chez Édouard Grim (p. 355 5.),
mais lorsque, au v. 175, Guernes revendique pour lui-
épilogue, qui manque dans les autres copies de la Vie de s. Tho-
mas, est très important, parce qu’il nous aide à dater d’une
façon définitive la composition de cette œuvre. [Voir mon
édition, pp. XXII s. et 210 s.].
1. Ci-dessous, p. 95 ss.
2. Cf. plus loin, p. 62.
3. Materials for the history of Thomas Becket edited by J. C.
Robertson (Londres, 1875-1885 ; sept vols.), t. I, p. 261-2.
Walberg 4
50 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
même, en des termes non équivoques, une certaine
interprétation, — qu'il préfère à une autre, déjà men-
tionnée, — d’un songe que la mère de Thomas eut
avant la naissance du saint (Suwlunc mer, vives eves en
sun ventre porta), il se trouve que même cette inter-
prétation est empruntée à Grim 1. L’aisance avec la-
quelle le poète anonyme rend, en partie littéralement,
la prose latine de Guillaume de Cantorbéry, est un
nouvel argument en faveur de la supposition que ce
poète et Guernes ne font qu’un : on sait avec quelle
adresse celui-ci a traduit et mis en vers, dans la Vie
de s. Thomas, non seulement des récits historiques,
mais des raisonnements abstraits, des lettres et des
documents judiciaires. Malgré les difficultés offertes
par la traduction, il y a, dans l’un et l’autre poème,
très peu de chevilles. Un trait saïllant, dans la versi-
fication de la Vie de saint Thomas, c’est la faiblesse,
voire même l'absence, de la césure ?. Dans le Miracle
on trouve aussi un vers où la coupe est bien peu mar-
quée : Mais del suffrir l'anguisse tel fu, e nient plus
I. ... cCommemorans evangelicum illud : ‘Qui credit in me,
fluent de ventre ejus flumina aquæ vivæ’, Materials, t. II,
p. 357. (Cf. Év. de Jean, VII, 38).
2. Cf. par exemple les vers suivants :
Ne les ducs ne les haltes persones ensement 87 ;
« Sire, fet il, ceo dit Deus, ki est veritez » 621 ;
Veit bien ke l’um deit fere mal, pur pis remaneir 1072 ;
En la terre a un sun privé les tramettra 1077 ;
S'il esteit de chanter none tens demandad 1972;
De ses menbres e de sa terriene honur 2518 ;
N'en mustier, puis que la justise i fust venuz 2533:
« Tu ies Pieres, e sur ceste piere ferai
M'iglise. » 3117. (Cf., à cet enjambement, les vv. 39-
40 de notre poème.)
DE SAINT THOMAS BECKET 5I
dure 63; évidemment c’est après le mot suw/frir, non
pas après l’anguisse, qu’il faut faire une petite pause
pour ne pas fausser le sens de la phrase. Faisons enfin
remarquer que vers la fin de sa Vie, — dans un passage
qui manque dans le ms. de Paris, mais qui est bien
authentique 1, — Guernes a inséré le récit d’une vision
qu'il prétend avoir entendu conter par la personne
qui l’avait eue (Un'avisun où mustrer maïstre Fermin),
mais qui n'est en 1éalité qu’un emprunt au recueil de
Guillaume de Cantorbéry (i. I, chap. 4) ?.
Tout ceci rend, à mon avis, pour le moins infiniment
probable que l’auteur du Miracle n’est autre que
Guernes de Pont-Sainte-Maxence. La date de la com-
position du poème est postérieure à 1174; je la pla-
cerais volontiers vers 1180. Si cette attribution est
juste, il est hors de doute que notre Miracle est un
des tout premiers spécimens de la forme métrique dans
laquelle il est composé, et qui était destinée à jouir,
pendant les deux siècles suivants, d’une vogue extraor-
dinaire #.
"
Il me paraît inutile d'imprimer ici, encore une fois,
le texte de notre Miracle 4 Je me bornerai à reproduire
le récit latin de Guillaume de Cantorbéry, en indi-
quant entre crochets les correspondances avec le poème
. Vv. 6095 ss.
. Cf. plus loin, p. 69 ss.
. Cf. les ouvrages de Grôber et de Naetebus cités plus haut.
. [Voir, en dernier lieu, mon édition de La Vie de saint
omas, appendice Il.]j
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52 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
français et en renvoyant le lecteur à l’analyse que j'ai
donnée de celui-ci (plus haut, p. 37 s.)
Guill. de Cantorbéry, Miracula sancti Thomæ Cantiua-
riensis, 1. III, cap. 4.
Fuit in pago Petragoricensi non ignoti nominis medicus,
vocabulo Petrus [str. II]. Qui dum mederetur ægrotis,
ægrotare cœpit [III]. Cumque sint quatuor hydropis spe-
cies, duæ curabiles et totidem incurabiles, alteram earum
incurrit quæ incurabilis est et manum humanam non agnos-
cit [IV]. Unde diligentiam quam aliis impenderat ad pro-
priam curam convertit et sibimet intendit ; non inveniens
autem in se vel in aliis efficaciam artis suæ (nam qui cæteris
profuit, sibi prodesse non potuit) 1 [V, VI], de consilio phy-
sici qui curam ejus egit rebus suis disposuit et multa pau-
peribus erogavit, perpaucis sibi ad victualia retentis [VII].
Cum itaque diu lecto affixus et leto proximus desperaretur,
sperabat tamen in beato martyre Thoma, quem precibus
assiduis interpellabat [VIII], Unde post multas ei preces
beata Dei genetrix apparuit [IX]. Gratulabatur ille ex
beatæ visione pro re et qualitate miseriæ suæ, sed trista-
batur quod sermonem ab ea non meruisset audire ; cogi-
tabatque quia indignus esset ejus colloquio, cui propter
ægritudinem minus digno, vel potius non solito, famulabatur
obsequio [X]. Regrediente autem ab ægro beata virgine,
subingressus est beatus Thomas, beato Cosma comitatus
et physico Alexandro ? [XI]. Quibus intuentibus ægrum
1. Cf. Matth., XXVII, 42 ; Marc, XV, 31.
2. Le premier des deux compagnons de saint Thomas est
évidemment saint Cosme, qui souffrit le martyre, avec son
frère, saint Damien, en 275 ou en 303. Pour le second, Robert-
son renvoie à Eusèbe, Hist. eccl., V, 1, où il est parlé d'un méde-
cin du nom d’Alexandre, Phrygien d’origine et qui fut mar-
tyrisé, à Lyon, sous Marc Aurèle. Peut-être a-t-il été confondu
avec un médecin plus célèbre, Alexandre de Tralles, connu
au moyen âge sous le nom d’Alexandre le médecin. Celui-ci
DE SAINT THOMAS BECKET 53
ait beatus Thomas : « Extrahentes eum a lecto super archam
extendite ». Obsequentibus illis [XII], jussit quod inciso
ventre hepar extraheretur et ablueretur. Dixit, et factum
est. Attulerant autem in ministerium pelvim admirandi
nitoris et decoris [XIII], adeo ut ægrotus miraretur et
optaret quod abeuntibus sanctis sibi reliqueretur [XIV].
Tunc ablutum hepar jubet sanctus in locum suum reponi
et ventrem consui [XV]. Sensit igitur æger medicinalis
curæ puncturas, et citra dolorem quadam titillatione passionis
afficiebatur [XVI]. Evigilans autem vel ab extasi rediens
(sive enim vigilans sive dormiens hæc pateretur non adver-
tit) vestigia curationis invenit, cicatrices incisionis et reli-
quias humoris quæ curationem veram testabantur [XVII].
Vocans itaque eos qui solum funus in eo tristes exspecta-
bant ex collatione repentinæ sanitatis lætos et stupidos
effecit [XVIII]. Hæc eisdem fere verbis vulgo per pagum
Petragoricensem relata ad nos usque perlata sunt. Sed vir
venerandæ memoriæ præsul Petragoricensis !, ne vulgari
multiloquio seduceretur, ad villam Braieriacum veniens
vocavit medicum cui martyr medicatus est, et ab eo quod
de eo acceperat accepit. À cujus ore et nos didicimus quod
dicimus [XIX] ?. f
(Studier tillegnade Esaïas Tegnér [Lund, 1918], p. 258-
276.)
vécut au vie siècle, exerça la médecine à Rome avec beaucoup
de succès et composa un traité de médecine en douze livres.
1. Pour l'identité de ce prélat, cf. plus loin, p. 66.
2. Une version différente de ce miracle, tirée d’un manuscrit
de Montpellier, se lit dans Materials, IV, 4495.
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III
DATE DE LA COMPOSITION
DES RECUEILS DE
MIRACULA SANCTI THOMÆ CANTUARIENSIS
Dus A BENOIT DE PETERBOROUGH ET A GUILLAUME
DE CANTORBÉRY
Dans ses Opera historica, composés probablement
entre 1188 et 1210, le chroniqueur Gervais de Cantor-
béry ! mentionne par deux fois l'existence, dans l'Eglise
du Christ, à Cantorbéry ?, de deux recueils manus-
crits contenant des récits de miracles opérés grâce à
saint Thomas Becket après le martyre souffert par
lui le 29 décembre 1170 *. L’un de ces recueils a pour
auteur Benoît, religieux, et plus tard (juillet 1175-
1. Éd. W. Stubbs ; 2 vols., 1879, 1880 (Collection dite du
Maître des rôles, n° 73).
2. Christ Church (ou la Sainte-Trinité) était le nom de la
cathédrale de Cantorbéry et du monastère bénédictin qui y
était joint. L’archevêque de Cantorbéry était en même temps
abbé du monastère. C’est des religieux de celui-ci que le cha-
pitre de Cantorbéry était composé.
3. « Extant in ecclesia Christi Cantuariæ duo volumina mira-
culorum ejus [beati Thomæ]... » (1, 230) ; « Scrutetur... aliam
[vitam b. Thomæ], quam cum miraculis multis scripsit Willel-
mus Cantuariensis monachus... Legat et miracula quæ vidit
et conscripsit Benedictus » (II, 391).
56 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
29 mai 1177) ! prieur, du monastère en question, fina-
lement abbé de Peterborough (1177-1193) ; l’autre est
dû à Guillaume de Cantorbéry, lui aussi moine à Christ
Church, consacré diacre par Thomas Becket et témoin
de son meurtre. Les deux ouvrages existent encore.
Ils ont été publiés en dernier lieu par le chanoine J. C.
Robertson, dans ses Materials for the history of Thomas
Beckhet, archbishop of Canterbury ?.
Dans une étude reproduite plus loin, on verra que
la biographie de Thomas Becket composée par Guil-
laume date de l’année 1173, ou, du moins, de la période
comprise entre juin 1172 et l’automne de 1174, et que
la Passio sancti Thomæ de Benoît a été écrite en 1174
au plus tard. # Ici, je chercherai à déterminer, d’une
façon assez précise, la date de l'achèvement des deux
recueils de miracles qu’on doit aux mêmes auteurs,
problème peu important, il est vrai, mais assez difficile
à résoudre.
*
* *
Le recueil de Miracula sancti Thomæ Cantuariensis
composé par Benoît est, dans son étendue primitive,
le plus ancien des deux. Il est aussi le plus facile à
dater. Ce fut presque au lendemain du meurtre de
Becket que l’auteur se mit à collectionner, en les con-
trôlant de son mieux, des récits de miracles dus à l’in-
1. Cf. Gervais de Cantorbéry, I, 256, 262; Radulfus de
Diceto (Collection du Maître des rôles, 68), I, 401, 403 ; Gesta
regis Henrici secundi (même collection, 49), I, 92, 166.
2. 7 vols., 1875-1885 (Coll. du Maître des rôles, 67).
3. Cf. ci-après, p. 1165. et p. 131.
DE SAINT THOMAS BECKET 57
tercession du martyr !. Les livres I-III ne contiennent
que des miracles opérés en Angleterre et, autant qu’il
est possible d’en fixer les dates, au cours de la première
année qui suivit la mort du saint ?. Le quatrième livre,
dans lequel sont relatés, entre autres, quelques mira-
cles survenus à l'étranger, est précédé d’une nouvelle
préface et a sans aucun doute été ajouté plus tard,
probablement par le même auteur %. Il a été écrit en
1179, au plus tôt, comme le prouve la mention, au chap.
6, d’un grand incendie qui, le 10 avril de cette année-
là, réduisit en cendres presque toute la ville de Roches-
ter 4 Tandis que, dans le livre IV, on ne trouve pas
moins de deux allusions 5 à la Passio déjà nommée,
— destinée à servir de prologue au recueil des mira-
cles, — il ne se rencontre rien de pareil dans les trois
premiers livres. Il ne doit pas être trop hardi d'en
conclure que ceux-ci, — c’est-à-dire la collection ori-
ginaire, — ont été achevés avant la « Passion ». Comme,
cependant, une preuve e silentio n’est jamais tout à
1. Cf. plus loin, p. 62.
2. Voir les chapitres suivants : I, 1-4, 6, 8-12, 14, 15, 18,
19, 23, 24; II, 1-6, 25-27, 29, 33, 34, 66, 67; III, 1-5, 18.
3. C’est aussi l’avis de E. Magnüsson, Thômas Saga Erhi-
byskups (Collection du Maître des rôles, 65), IT, p. LxXxII.
4. Voir Gerv. de Cantorbéry, I, 292. Robertson (Materials,
II, 186) et Magnüsson (/. c.), sans doute induits en erreur par
le Monasticon anglicanum, 1, 155, n. 1, indiquent l’année
1177 comme date de l'incendie en question.
5. Pp. 209, 220. — Dans certains manuscrits le livre IV
est suivi de deux autres, très courts. Ceux-ci, qui contien-
nent des récits de miracles en partie postérieurs à Benoît, ne
sauraient être authentiques. Cf. Robertson, Materials, II,
p. XXVI ; IV, p. XXV, n. 1.
58 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
fait incontestable, je ferai remarquer en outre que
dans le chap. 94 de la Vita sancti Thomæ d'Edouard
Grim, chapitre ajouté entre le mois de juillet 1175
et la fin de mai 1177 !, il est dit que Benoît « marty-
rium et miracula [beati Thomæ] eleganti stilo trans-
misit ad posteros ». Un autre biographe contemporain
de Becket, Guillaume Fitz-Stephen, dont la Via a
été composée au plus tard en 1176, probablement entre
le printemps de 1173 et l'automne de 1174 ?, connaît
1. Benoît y est qualifié de prieur de Christ Church. Cf. plus
loin, p. 106. — L'ouvrage de Grim se lit dans Materials, TU,
353-450.
2. La date de la composition de l’œuvre de Fitz-Stephen
(Materials, III, 1-154) ressort des données suivantes. A la
p. 84, chap. 79, l’auteur parle de « l'archevêque Guillaume de
Sens » dans les termes suivants : « Archiepiscopus Senonensis
Willelmus, filius comitis Theobaldi nepotis senioris Henrici
regis Angliæ, frater reginæ et trium comitum Franciæ,.. qui
meritorum favore duas nobiles habere meruit ecclesias, Seno-
nensem titulatam et Carnotensem commendatam. » Or, ce
célèbre prélat et homme d'état, — Guillaume, dit « aux-Blan-
ches-Mains », fils de Thibaud le Grand de Champagne et frère
de la reine Adèle, troisième femme de Louis VII, — fut trans-
féré au siège, encore plus illustre, de Reims en août 1176 (Raoul
de Dicet, I, 412; Gerv. de Cantorbéry, I, 260). À la même
p. 84, chap. 78, Fitz-Stephen raconte que l’évêque de Londres,
Gilbert Foliot, lorsque les deux rois d'Angleterre (Henri II
et son fils du même nom, né en 1155 et couronné le 14 juin
_ 1170 ; Ÿ 11 juin 1183) étaient en bons termes l’un avec l’autre
(« cum erant concordes »), faisait des prières, à la messe, pour
vegibus nostris, mais, lorsqu'ils étaient brouillés (« cum dis-
cordes »), se contentait de prier pour rege nostro. Le jeune Henri
paraît s'être engagé dans des intrigues avec quelques barons
séditieux déjà au printemps de 1172, pendant l'absence de
son père, occupé alors à subjuguer l'Irlande (voir R. de Dicet,
1, 350; Giraldus Cambrensis, V, 285-6). Plus tard, après le
DE SAINT THOMAS BECKET 59
également le recueil de Benoît. Voici comment il s’ex-
prime à ce sujet 1 : « Sed de miraculis ejus in Anglia,
sacerdotum et bonorum virorum testimonio declaratis
et in capitulo Cantuariensis ecclesiæ publice recitatis,
magnus codex conscriptus extat, præter alia quæ longe
retour de Henri II et le couronnement renouvelé du « jeune
roi » (27 août 1172), celui-ci fut confirmé par son beau-père
Louis VII de France dans le mécontentement qu’il éprouvait
de n’être roi que de nom, et, au printemps de 1173, il se révolta
ouvertement contre son père. La paix fut rétablie le 30 sep-
tembre de l’année suivante (Gervais de Cantorbéry, I, 250;
Gesta regis Henrici secundi, 1, 33 s., 77. Raoul de Dicet, I,
394, place la conclusion de la paix au 11 octobre). La phrase
de Fitz-Stephen me semble avoir été forcément écrite après
le commencement de la révolte. Au premier abord on est même
porté à la croire postérieure à la réconciliation des deux rois.
Tout bien pesé, il n’en est sans doute pas ainsi. Aux pp. 124
et 148 Fitz-Stephen parle du prieur Richard de Douvres sans
mentionner le fait que celui-ci n’était autre que le successeur
immédiat de Thomas Becket sur le siège archiépiscopal de
Cantorbéry. L'élection de Richard, par les moines de la Sainte-
Trinité, eut lieu le 3 juin 1173, mais à cause, justement, de la
guerre civile qui venait d’éclater et de l’appel formulé par
Henri le Jeune, l’élu dut se rendre en personne à Rome, où,
après une longue attente, il reçut la confirmation du pape le
2 avril 1174 (R. de Dicet, I, 389). Il fut sacré cinq jours plus
tard, mais il ne revint en Angleterre qu’en septembre et prit
possession de son siège le 5 octobre de la même année (R. de
Dicet, I, 391 ; Gerv. de Cantorbéry, I, 244, 247, 251). I1 me
paraît inadmissible que Fitz-Stephen, s’il avait écrit après l’in-
tronisation de Richard, n’eût pas fait allusion à la nouvelle
dignité de l’ancien prieur de Douvres. Son travail remonte donc
sans doute à la période limitée par le printemps de 1173 et
l’automne de 1174. — Dom A. L’Huillier (Saint Thomas de
Cantorbéry [Paris, 1891-2], I, 419) arrive à peu près au même
résultat, en s'appuyant sur d’autres arguments, peu solides
à mon avis.
1. Materials, III, 151.
60 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
lateque in Gallia, in Hibernia et ubique terrarum ope-
ratus est sanctus Thomas, quibus memoriæ commen-
dandis defuit qui scriberet 1, »
D'autre part le soi-disant Anonyme de Lambeth,
qui a écrit sa Vita sancti Thomeæ ? à la fin de 1172 ou au
début de 1173 *, nous fournit un éerminus a quo pour
1. Que ce « magnus codex » soit bien celui de Benoît, cela
résulte de ce que je viens de dire des miracles relatés dans sa
collection et de ce qui sera dit plus loin du contenu de celle
de Guillaume. Cf. aussi Magnüsson, II, p. LxXxII.
2. Materials, IV, 80-144.
3. L’Anonyme écrivait avant la canonisation de Thomas
Becket (21 février 1173; cf. la lettre papale reproduite par
R. de Diceto, I, 370, et dans Materials, VII, 545, 546, 548),
ou du moins avant que la canonisation fût connue en Angle-
terre, ce qu’elle ne devint, officiellement, que le 3 juin 1173
(R. de Diceto, I, 369 ; Gerv. de Cantorbéry, I, 244). Cf. p. 143 :
« Ne cavsarentur idipsum [sibi illatam vim esse credendi] et
malevoli martyris nostri, cum in primis ab apostolica sede
petitum sit ut in catalogo sanctorum poneretur, obtentum
tamen non est. Obtentum tamen est per virtutem divinam
ut celebratione publica superexcellentem martyris nactus sit
honorificentiam... Summæ siquidem amentiæ foret tot et tam
evidentia Dei magnalia non attendere, cumque vox populi
vox sit Dei, consono tantorum et tam multorum testimonio
dissonare » ; et p. 144 : « Nobis enim martyris sanctitatem et
causæ ejus justitiam martyriique veritatem et declarationem
notitiæ memoriæque tradere magis cordi fuit, ut esset posteris
unde cavere monerentur talem ulterius movere quæstionem. »
À la p. 143 l’auteur mentionne la réconciliation de Henri IL
avec l'Eglise, laquelle eut lieu le 21 mai 1172 (ct. Materials,
VII, 514). Un peu avant (p. 141), il raconte, à propos des mira-
cles opérés à la tombe du martyr et des innombrables pèlerins
qui s’y rendaient, que « noctes vix minus quam dies, hiemesque
vix minus quam æstates, viantium iter retardarunt ». De ces
passages combinés il résulte que l’ouvrage de l’Anonyme de
Lambeth date de l’hiver 1172-1173.
DE SAINT THOMAS BECKET 6x
l'achèvement des deux collections de miracles, dans
les paroles suivantes : « Virtutum igitur, quæ meritis
ejus ascriptæ sunt, series et varietas melius ex eorum
scriptis patebunt, quibus ea videre probareve datum
est ! ». Pendant l'hiver 1172-1173 aussi bien Benoît
que Guillaume étaient donc encore occupés à la rédac-
tion de leurs recueils respectifs. En tout cas, aucun de
ceux-ci n'était encore connu du public.
De ce qui précède il ressort que les trois premiers
livres des Miracula sancti Thomæ de Benoît de Peter-
borough (ou « de Cantorbéry ») ont été achevés et
publiés en 1173 ou en 1174. Nous verrons à la fin de
la présente étude que la première de ces années est
sans doute celle qu’il faut admettre comme date défi-
nitive.
En ce qui concerne Guillaume de Cantorbéry, les.
faits sont en partie analogues à ceux que nous venons
d'exposer, mais sensiblement plus compliqués.
La compilation de Guillaume est précédée d'un pro-
logue adressé, au nom du chapitre de Cantorbéry, au
roi Henri II d'Angleterre. L'auteur y dit entre autres.
choses ceci :
« Hujus rei gratia dilectum fratrem nostrum Guillelmum,
cum libello cui per aliquod tempus invigilavit, sicut pos-
tulastis, ad celsitudinem clementiæ vestræ transmittimus,.
cujus diligentiæ miraculorum investigationem gloriosi mar-
1. Materials, IV, 144.
62 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
tyris Thomæ commisimus. Quæ non ex abrupto, non ex
levitate mentis cupidæ novitatis scribenda præceps et
incircumspectus arripuit ; sed... evolutis a passione decem
circiter et septem mensibus.. tandem fratri qui circa hæc
operam dederat a principio cooperator et adjutor accessit.
Cum enim vires ejus res incepta videretur excedere, et emer-
gentia miracula frater ille solus audire non sufficeret et scri-
bere,.… congregatis fratribus et conquerentibus quod minus
sollicita diligentia miraculis audiendis adhiberetur quæ in
ecclesia Cantuariensi coruscabant et quæ populi frequentia
venientis ad orationem referebat, ex decreto communi in-
junctum est et huic partes suas interponere 1 »
De ces lignes 1l résulte tout d’abord que c’est envi-
ron dix-sept mois après le meurtre de Thomas Becket,
autrement dit vers le reT juin 1172, que Guillaume fut
chargé par les religieux de Christ Church de venir en
aide à son compagnon Benoît, qui « depuis le commence-
ment » était occupé à recueillir et à coucher par écrit
les miracles de plus en plus nombreux opérés par le
martyr. L'époque où Guillaume se mit à l’œuvre est
donc connue. Quels indices avons-nous pour fixer le
temps de l’achèvement de son travail ? Il y en a de
diverses natures, mais on verra qu'ils se contredisent
en partie les uns les autres.
Tel que le recueil se lit chez Robertson, il comprend
six livres (410 pages). Dans le livre VI, — mais uni-
quement dans celui-là, — Guillaume reproduit plu-
sieurs lettres adressées à « Benedicto ecclesiæ Sanctæ
Trinitatis priori ? ». Aussi dans d’autres chapitres
1. Materials, I, 138.
2. Materials, 1, 511, 512, 516, 517.
DE SAINT THOMAS BECKET 63
du même livre, — mais uniquement dans celui-là : —,
il est fait allusion au priorat de Benoît. Nous avons vu
plus haut ? que Benoît occupa ce poste depuis juillet
1175 jusqu'au 29 mai 1177, date à laquelle il fut promu
abbé de Peterborough. Mais il faut aller plus loin. Aux
pp. 543-4 se lit un récit dans lequel mention est faite
de la courte et heureuse expédition que le jeune prince
Canut de Danemark, fils de Valdemar le Grand, entre-
prit, avec le belliqueux archevêque Absalon de Lund,
contre le pays des Vendes (« Winlandia »), en 1178 à.
La compilation ne saurait donc, dans sa forme actuelle,
remonter plus haut que 1178 ou 1170. En présence des
faits constatés plus haut, au sujet de l’œuvre de Benoît,
on se demande pourtant ici : Les six livres étaient-ils
tous terminés lorsque le volume fut présenté au roi
Henri, ou bien les cinq premiers livres sont-ils d’une
date sensiblement antérieure à celle du dernier ? Pour
plus d’une raison il est difficile de donner une réponse
absolument convaincante à cette question.
Contrairement au recueil de Benoît, celui de Guil-
laume ne contient pas seulement des miracles survenus
en Angleterre, mais aussi, pêle-mêle avec ceux-là, un
grand nombre de miracles opérés à l'étranger. De même
Guillaume se soucie peu de l’ordre chronologique des
1. Îbid., PP. 493, 542.
2. Ci-dessus, p. 555.
3. Pour la date de cette expédition voir J. Steenstrup,
Venderne og de Danshe fœr Valdemar den Stores tid, p. 1175s.;
H. Olrik, Absalon, II, 14 ss. — Absalon devint archevêque
de Lund en 1177, et mourut en 1201. Canut VI, né en 1163,
succéda en 1182 à son père sur le trône de Danemark. Il mourut
en 1202.
64 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
événements. Voici ce qu'il dit lui-même dans son pro-
logue 1 : « Scribens itaque pauca perstringit, veritatem
non ordinem sequens eorum quæ mirifice gesta sunt.
Nam quid prius, quid posterius gestum sit, nec vacat
nec multum interest attendere ». Seul un nombre relati-
vement restreint des miracles se laisse dater d’une
manière quelque peu sûre. Sauf erreur de ma part, il
n’y en a, dans les cinq premiers livres, aucun dont on
puisse constater qu'il ait eu lieu après 1173. Les plus
récents, parmi les miracles dont il est possible de fixer
la date, doivent être ceux qui sont relatés au livre IV,
chap. 9 et 10, et au livre V, chap. 18. Les deux premiers”
se réfèrent au temps où Thomas Becket était déjà
canonisé sans que les moines de Cantorbéry en eussent
encore eu connaissance ?, c’est-à-dire au printemps de
1173 %. Le troisième se produisit, à Cantorbéry et sous
les yeux de l’auteur, le 29 décembre de la même année #.
La relation de ce miracle n’a donc pu être écrite que
vers le début de l’année 1174, au plus tôt.
D'un autre côté il y a, même dans les cinq premiers
1. Materials, 1, 138.
2. «.… Romam profectus est, de celebranda solennitate mar-
tyris nomine fratrum Cantuariensium dominum papam peti-
turus ; quem jam ipsis ignorantibus catalogo martyrum ascrip-
serat » (p. 321).
3. Cf. plus haut, p. 60, n. 3.
4. « Unde cum a spe humani auxilii penitus excideret, con-
fugiens ad divinum, egressus orandi gratia de territorio Cas-
trensi stetit ad tumbam martyris. Cui pater suus ait : Lava
manum tuam, fili, aqua hac salutari, et propitiabitur tibi mar-
tyr die sacra solennitatis suæ. Incipiebat enim quartus annus
a passione martyris Thomæ. Lavit, et factum est mirabile in
oculis nostris » (p. 387-8).
DE SAINT THOMAS BECKET 65
livres des Miracula de Guillaume, des traits qui semblent
parler pour une date bien plus récente que l’année men-
tionnée en dernier lieu. Je ne relève que pour mémoire
la façon dont l’auteur parle (livre V, chap. 17) du
comte Simon de Northampton et qui, selon Robert-
son !, pourrait indiquer que le comte (f 1184) était
déjà mort : « Vidimus et cognovimus virum illustrem
genere, Symonem nomine, qui ex devotione quam
exhibebat in oratione, et familiaritate quam pridem
habuerat cum martyre, credi meruit super his quæ
de quodam servientum suorum, Nicholao, referebat ».
Voici comment je traduis : « J’ai vu, et j'ai fait la con-
naissance de... qui, par la dévotion qu’il montrait en
priant [au tombeau de Becket, où il était venu en
pèlerinage]. mérita d’être cru par rapport à ce qu'il
racontait [en la même occasion]. » A mon avis il n’y
a donc rien à tirer de ce passage. Mais voici ce qui
paraît plus probant. En divers endroits on trouve men-
tionnées comme décédées des personnes dont la mort
est de beaucoup pos‘2rieure à 1174. Sans compter qu’au
livre VI, chap. 14, l’évêque Richard « Péché » de Coven-
try (f 1182) ? est qualifié de « venerabilis memoriæ »,
on rencontre au livre V, chap. 3, une expression ana-
logue (« sanctæ recordationis »), appliquée au pape
Alexandre III, qui, on le sait, mourut en 1181. Dans
le livre III, chap. 2, figure « venerandæ memoriæ
Luxoviensis episcopus », c’est-à-dire Arnoul, évêque
1. Materials, II, p. XXXII.
2. Cf. Eyton, Court, household and itinerary of king Henry II
(Londres, 1878), p. 240.
Walberg 5
66 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
de Lisieux depuis 1141 ! et qui, après avoir renoncé
à l’épiscopat en 1181 ?, mourut à l’abbaye de Saint-
Victor le 31 août 1184 %. Au chap. 4 du même livre
nous trouvons un certain « vir venerandæ memoriæ
præsul Petragoricensis » qui ne saurait être autre
que Pierre II de Périgueux, qui fut élu évêque en 1169
et mourut en 1182, au plus tôt 4 Déjà au livre II,
chap. 90, on voit le nom de l’archevêque Rotrou de
Rouen, qui mourut le 25 novembre 1183 5, accompagné
de l’épithète « felicis memoriæ » $.
1. Voir Robert de Torigni (éd. Delisle), I, 224.
2. Robert de Torigni, II, 107; Gesta regis Henrici secundi,
1278:
3. Gallia Christiana, XI, 778.
4. Gallia Christiana, II, 1468 sqq.
5. Voir Stubbs, dans Gesia regis Henrici secundi, I, 308,
RTE.
6. D’une manière en partie analogue il est dit, au chap. 52
du même livre, que, à l’époque du miracle qui y est raconté,
l’évêque Godefroi de Saint-Asaph « res cœnobii [Abendoniæ]
ministrabat.» Par le témoignage des chroniques on sait que ce
prélat renonça aussi bien à la curatelle en question qu’à son
siège épiscopal en 1175 (cf. Monasticon anglicanum, I, 508).
De même il y a lieu de faire remarquer qu’au livre IV, chap.
20 (p. 332), l’auteur parle d’un homme qui avait été guéri de
la lèpre et qui, à Cantorbéry, « erat spectaculum regibus, comi-
tibus, indigenis et alienigenis oratum venientibus. » S'il faut
prendre ces mots au pied de la lettre, ils ont dû être écrits,
— plus particulièrement le mot regibus, — après le 28 mai
1175; en tout cas il est probable qu'ils sont postérieurs au 12
juillet 1174. (Cf. un peu plus loin). — [Ajoutons à ce propos
que J'ai eu tort de suspecter, dans la note sur le v. 5891 de la
Vie de saint Thomas le Martyr (éd. de 1922), la véracité de
Henri le Jeune au sujet d’une visite que celui-ci raconte, dans
une lettre au pape Alexandre III, avoir faite au tombeau de
Becket avant la révolte de 1173, visite qui n’est mentionnée
DE SAINT THOMAS BECKET 67
Quelles conclusions faut-il tirer des faits que je viens
de relever ? Est-ce que même les premiers livres du
recueil de Guillaume n’ont été achevés qu'en 1184,
voire même encore plus tard ? Cela me paraît inadmis-
sible pour plusieurs raisons.
Dire, dans la préface d’un livre à l’élaboration duquel
on a mis plus de douze ans, à propos de ce même livre :
«libello cui per aliquod tempus invigilavit » 1, ce serait
évidemment plus que modeste. Il n’est pas vraisem-
blable non plus qu'après un laps de temps aussi long
l’auteur se fût soucié d'indiquer le nombre exact des
mois qui s'étaient écoulés depuis la mort du saint,
lorsqu'il se mit à l’œuvre. Et comment se figurer que
ses compagnons, les moines de Cantorbéry, eussent pris
patience devant une lenteur aussi exagérée ! L'œuvre
qu'ils attendaient de Guillaume était destinée à être
récitée pour l'édification du chapitre et des pèlerins,
et on pouvait prévoir pour cette œuvre une grande
popularité ?. Est-il admissible, d’ailleurs, que Guil-
laume, chargé par ses confrères de secourir Benoît
dans sa tâche, se fût laissé devancer par lui de plus de
dix ans? Non, certes. Ajoutez-y que, comme nous
par aucun chroniqueur. Je me demandais si ce n’était pas là
une fable inventée par le jeune roi pour capter la bienveillance
du pape. Depuis, je me suis aperçu que les dires de Henri sont
amplement confirmés par le témoignage de l’Anonyme de
Lansdown, d’après lequel la visite en question eut lieu en sep-
tembre 1172. Cf. Materials, IV, 178 s.]
1. Cf. plus haut, p. 61.
2. Voir ci-dessus, p. 59, ce que Fitz-Stephen raconte au
sujet de l’ouvrage analogue de Benoît. (Cf. Magnüässon, Thomas
Saga Erkhibyskups, II, p. LXXXV.)
68 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
l'avons vu plus haut, un exemplaire du recueil fut pré-
senté par le chapitre de Cantorbéry au roi Henri II,
sur sa propre demande 1! On ne risque guère de se
tromper en supposant que le monarque avait exprimé
ce désir lors de l’un des pèlerinages qu'il fit à Can-
torbéry, le 12 juillet 1174 et le 28 mai 1175, la première
fois pour implorer le secours du saint dans le suprême
danger qui le menaçait de la part de ses fils et de ses
vassaux insurgés, la seconde fois, — accompagné main-
tenant de son fils Henri, vaincu et repentant, — pour
remercier Dieu et le martyr du rétablissement mer-
veilleux de sa puissance ?. Si l'ouvrage de Guillaume
n'était pas déjà terminé quand Henri en demanda une
copie #, il a certainement dû se trouver dans un état
assez avancé pour qu'on pût en prévoir l'achèvement
dans un temps relativement court.
Il y a mieux, d’ailleurs, que ces raisons abstraites.
Dans le livre V, chap. 15, on lit les lignes suivantes,
qui ont trait à la guérison surnaturelle grâce à laquelle
le comte Gui de Nevers fut sauvé d’une maladie mor-
telle, et qui forcément ont été écrites avant la mort du
comte : « De comite Nivernensi Widone consequenter
1. « Sicut postulastis »; cf. ci-dessus, p. 61.
2. Cf. plus loin, pp. 87 et 90.
3. Que la collection, — j'entends les cinq premiers livres, —
n'ait pas pu être prête bien longtemps avant l'été de 1174,
cela résulte aussi bien de ce qui a été dit plus haut (p. 64)
à propos du chap. 18 du livre V, que du fait que Fitz-Stephen,
— dont la Vita, nous l'avons vu ( p. 58 s.), a été composée
entre 1173 et 1176, — tout en mentionnant l'existence du
recueil de Benoît, déclare expressément qu’il n’existait pas
encore d’exposé des miracles opérés à l'étranger. (Cf. p. 60.)
DE SAINT THOMAS BECKET 69
dicendum erat, qui. sanitati restitutus est suffragio
martyris tanquam revocatus a mortuis. Sed quia majo-
rem stylum et paratius obsequium poscit sibi culmen
honorum, quorum deliciæ parvitatis hujusce mensas
fastidiunt, non interim moleste ferat si minoribus
qualescunque cibos apponamus. » Or, Gui de Nevers
mourut le 18 octobre 1175 !.
Il est même possible, je crois, d’aller plus loin encore.
Voici un argument qui paraît bien indiquer que le
recueil, dans son étendue originaire, était achevé et
connu dès l’automne de 1174. Le poète Guernes de Pont-
Sainte-Maxence raconte, vers la fin de sa Vie de saint
Thomas le Martyr, terminée au cours des derniers mois
de 1174 ?, une vision qu'il prétend tenir directement
de la personne qui l'avait eue, mais qui en réalité a
dû être empruntée aux Miracula de Guillaume de
Cantorbéry. Le fait n’est pas incontestable, il est vrai ;
quelques-uns seront peut-être enclins à croire que
Guernes et Guillaume remontent tous les deux à une
même source orale. Pour ma part je trouve les ressem-
blances, sur plusieurs points, si grandes que, — étant
donné, surtout, que le poème de Guernes est, dans tous
les traits essentiels, basé sur des modèles littéraires,
dont la Vita sancti Thomæ de Guillaume est un des
principaux , — il me paraît à peu près certain que le
poète français a, ici encore, fait un emprunt à Guil-
1. Voir Mas Latrie, Trésor de chronologie, col. 1551; L'Art
de vérifier les dates, II, 564 ; R. de Torigni, II, 59 [1175].
2. Cf. plus loin, p. 92.
3. Cf. ci-dessous, p. 113 S.
70 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
laume !. Que le lecteur compare et juge lui-même.
Guillaume de Cantorbéry, Miracula sancti Thomeæ
Cantuariensis, 1. Ier, chap. 4 ? :
Physicus quidam Cantuariæ, vir honestæ conversationis,
fratrum infirmorum res administrat, Ferminus nomine ÿ.
Hic in vigilia Pentecostes ante passionem beati Thomæ
martyris vidit in visione quia processio fieret solemnis in
Cantuariensi ecclesia, et incederetur a fratribus ibidem Deo
famulantibus vultu jocundo, cultu festivo et voce sonora
pro veneratione diei, subsequentibus in equis et collate-
raliter procedentibus Henrico rege Anglorum et Thoma
archiepiscopo. Cumque de more campanile præterissent,
monasterium circumeuntes, subsistere visi sunt et intendere
cum taciturnitate in crucem auream quæ præferebatur, a
qua corona aurea triplici catenula dependebat. Super quam
subsistentibus illis audita est vox de cœlo veniens : « Eorum
omnium nomina qui possunt ad hanc crucem pertingere et
super eam aurum purissimum et lapides pretiosos ponere,
scribentur in libro vitæ. » Qua voce audita, accedens archi-
episcopus erecta manu tetigit crucem et in magna quantitate
1. Dans mon Etude sur un poème relatif à un miracle de saint
Thomas de Cantorbéry (cf. plus haut), j'ai examiné un ancien
poème français qui se lit dans le manuscrit de la Vie de Guernes
publié par I. Bekker. Ce poème, qui semble avoir été considéré
par le copiste comme un appendice au texte précédent, et qui,
selon toute probabilité, a pour auteur Guernes lui-même, est
une traduction très fidèle d’un des miracles relatés par Guil-
laume (III, 4), bien que le traducteur prétende en avoir appris
le sujet par voie orale.
2. Robertson, Materials, 1, 143.
3. Le chroniqueur Gervais de Cantorbéry mentionne, à
l’année 1188, plusieurs fois (I, 423, 425, 427) un « magister
Feraminus » qui est évidemment identique au personnage dont
il s’agit ici. Il parait avoir été directeur de l'Hôpital de Saint-
Jacques, près Cantorbéry.
DE SAINT THOMAS BECKET FE
posuit aurum et lapides pretiosos super coronam. Similiter
et rex, quamvis longo tempore post, fecisse visus est.
Guernes de Pont-Sainte-Maxence, vv. 6095-6125 :
Un’avisun oï mustrer maistre Fermin :
Aiïnz que sainz Thomas fust ocis el saint mustier,
Grant processiun vit aler lez le clochier.
El senestre reng vit saint Thomas chevalchier,
E un clerc luinz de lui, mais nel solt entercier :
Le rei de l’altre part desur un grant destrier.
Une corune d’or out a la croiz pendant :
Cil la porta mult halt ki ala tut devant.
Une voiz unt oïe desus en l’air criant :
Qui a la croiz metreit gemmes e or luisant,
Corune d’or avreit el ciel a parmenant.
La voiz fu bien oïe. Sainz Thomas l’escuta,
E s’il puet a nul sens, a la cruiz ateindra ;
Car corune del ciel durement desira.
Sur un grant cheval fu ; e cele part ala :
Mult gemmes e mult or esmeré i posa.
Lungement après ço s’est li reis purpensez :
S'il n’avient a la croiz, mult en ert vergundez.
Sur un grant cheval fu ; a la cruiz est alez :
Mult i mist pures gemmes e or ki fu provez;
Mais n’i mist mie tant cum li bons ordenez.
Idunches s’en ala li clers repurpensant
Coment i avendra ; mais la vint chevalchant :
Mult i aveit mis gemmes e mult or reluisant,
E mult bien i avint , mais n’i mist mie tant
Cum li uns des dous fist ki offrirent avant.
(La processiun vait, li munz est en decurs.
Li plus i vunt a pié, car poi beent aillurs.
Sainz Thomas li martyrs nus face veir sucurs |
Mais jo vus di pur veir : uncor vendra li jurs
Li reis larra pur Deu les seculers honurs.)
72 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Les deux versions sont, on le voit, essentiellement
identiques, sauf en ceci que le poète français fait figurer
à côté de Thomas Becket et du roi Henri II, un clerc
inconnu qui n’a pas de pendant chez Guillaume de
Cantorbéry. Ce nouveau venu représente probable-
ment Guernes lui-même.
Comme je l’ai déjà dit, le poème de celui-ci a été
achevé dans l’automne de 1174.
Que penser, alors, des passages relevés plus haut et qui
semblent indiquer une date sensiblement plus récente,
même pour les premiers livres du recueil de Guillaume ?
Cette contradiction s'explique facilement par l’hypo-
thèse qu’un copiste ou, plus probablement, Guillaume
lui-même a fait, après coup, quelques retouches dans
son ouvrage, pour le mettre au courant des événements
ecclésiastiques du temps. Une révision pareille me paraît,
dans un livre de ce genre, très facile à comprendre.
D'autre part, personne ne sera surpris de voir qu’elle
n’a pas été exécutée avec une conséquence rigoureuse.
Ainsi, on trouve que l’auteur, en parlant dans le livre
II, chap. 35, de l’évêque Guillaume de Norwich, un
des anciens partisans de Becket, n'indique en aucune
façon que le pieux prélat était décédé. Or, celui-ci
mourut le 20 janvier 1174 1. Sans doute il était encore
en vie quand cette partie de l’ouvrage fut composée,
et Guillaume a, par un simple oubli, négligé d’appli-
quer plus tard à son nom une épithète telle que « vene-
rabilis memoriæ », ou quelque chose dans ce genre.
1. Selon Gervais de Cantorbéry, I, 246, dont l’année est
confirmée par les Gesta regis Henrici secundi, I, 81. Par contre
R. de Diceto, 1, 354, donne le 16 janvier 1173.
DE SAINT THOMAS BECKET 73%
De ce qui précède il ressort que les cinq premiers livres
des Miracula de Guillaume de Cantorbéry, commencés
vers le 1e juin 1172, ont été achevés entre le 1eT jan-
vier 1174 et le 18 octobre 1175, probablement au prin-
temps ou dans l’été de 1174 !. De là suit que le livre VI,
qui, nous l’avons vu, a été écrit, au plus tôt, en 1178 ou
1170, constitue une addition postérieure de quelques
années au recueil primitif. Cela s'accorde d’une façon
assez frappante avec le fait, relevé par Robertson ?,
qu’au dire de Robert Swapham (moine à Peterborough
vers le milieu du xtr1e siècle), dans la copie que l’abbé
Benoît de Peterborough, l’ancien prieur de Christ
Church et auteur lui-même d’un autre recueil de mira-
cles de saint Thomas, en avait fait faire pour son nou-
veau monastère, probablement peu de temps après
sa promotion (1177), les Miracula de Guillaume n'oc-
cupaient que cinq livres.
Une autre conséquence de la date que je crois avoir
établie pour la composition de l’œuvre de Guillaume,
c’est que les trois premiers livres du recueil de Benoît,
lesquels, on s’en souvient, sont antérieurs à ceux de
Guillaume #, et dont nous avions pu fixer l’achèvement
à 1173 ou 1174, doivent remonter à la première de ces
deux années.
(Le Moyen Age, 2° série, t. XXII, p. 259-274).
1. Ceci confirme ma datation de la Vita sancti Thomæ de Fitz-
Stephen, œuvre qui, nous l’avons vu, est antérieure aux Mira-
cula de Guillaume de Cantorbéry ; cf. ci-dessus, p. 58 s.
2. Materials, II, p. XXII, D. I.
3. Cf. p. 595. et p. 68, n: 3.
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IV
GUERNES DE PONT-SAINTE-MAXENCE ET LA
DATE DE LA COMPOSITION DE SA VIE DE
SAINT THOMAS. — RAPPORTS DES BIOGRA-
PHIES LATINES DE BECKET AVEC LE POÈME
DE GUERNES ET ENTRE ELLES
I
Le mardi rer décembre 1170, après six années d’exil,
Thomas Becket, l’inflexible défenseur des immunités
de l’Église contre les prétentions de la Royauté, ren-
trait en Angleterre et dans son archevêché, en apparence
réconcilié avec Henri II. Ce n'était pourtant qu’une
courte trêve. La lutte qu’il avait soutenue pendant
sept ans, n'était pas encore terminée définitivement.
Elle ne le fut que quatre semaines plus tard, le mardi
29 décembre, lorsque le primat d'Angleterre tomba
mort et presque décapité, par quatre chevaliers de la
maison du roi, répandant son sang et sa cervelle sur
les dalles de sa propre cathédrale de Cantorbéry.
Thomas était mort, mais il était mort vainqueur.
Si la victoire de sa cause fut moins complète qu'on ne
76 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
le pense généralement !, le triomphe de Thomas lui-
même fut d'autant plus éclatant. Le peuple n’attendit
pas sa canonisation officielle (qui eut lieu le 21 février
1173) pour le proclamer martyr, des pèlerins anglais
et étrangers se portèrent en foule sur les lieux où il
avait succombé, pour vénérer sa mémoire. ou implorer
son secours. Des miracles quotidiens attestèrent sa
sainteté et sa puissance. Trois ans et demi après la mort
de l’archevêque, — le 12 juillet 1174, — le roi d’An-
gleterre lui-même, dont le trône chancelle sous les
attaques d’ennemis de l’extérieur et de vassaux rebel-
les, conduits par ses propres fils, court s’agenouiller
sur la tombe de Becket et s’y prête à la pénitence la
plus humiliante pour obtenir son pardon et l’inter-
cession du saint auprès du Dieu des armées : comme
par un miracle il est sauvé du danger imminent ?. Un
an plus tard? Henri, accompagné cette fois de son fils
aîné, de nouveau soumis à l'autorité paternelle, fait
un second pèlerinage à Cantorbéry pour rendre grâces
à Dieu et au martyr de l’heureux rétablissement de
la paix.
Il n'est donc pas étonnant que la littérature ecclé-
siastique et la poésie en langue vulgaire se soient l’une
et l’autre emparées de la haute figure de l’illustre mar-
1. La réconciliation du roi avec l’Église se fit en effet à des
conditions plus favorables au monarque que ne le font penser,
au premier abord, les termes du traité. Cf. Dom A. L’Huillier
Saint Thomas de Cantorbéry, t. II, p. 419 sqq. ; Sir J. H. Ram-
say, The Angevin Empire, p. 160. Quant à la date de cet événe-
ment cf. plus loin, p. 107 s.
2. Cf. plus loin, p. 87.
3. Le 28 mai 1175 ; cf. plus loin, p. 00.
DE SAINT THOMAS BECKET 77
tyr. Ceux qui l'avaient connu personnellement, qui
avaient peut-être même assisté à ses derniers moments,
s’empressèrent de raconter sa vie, les péripéties de sa
lutte contre le pouvoir royal, les douloureux détails
de sa « passion ». Peu d’années après sa mort il exis-
tait déjà une longue série de travaux consacrés à glo-
rifier la mémoire du saint.
Les plus importants des biographes latins de Becket
sont les suivants 1 : Édouard Grim, clerc d’origine
anglaise et natif de Cambridge ?, qui assista au meur-
1. Cf. Materials for the history of Thomas Bechet edited by
J. C. Robertson, t. I-VII (1875-1885; « Rolls Series »,
67); Thômas Saga Erkibyshkups ed. by E. Magnüsson, t. II
(1883; même collection, 65) ; E. Étienne, La Vie saint Thomas
le Martir par Garnier de Pont-Sainte-Maxence (thèse, Paris,
1883) ; Dom A. L’Huillier, op. cit., 1, 411 sqq.; L. Halphen,
dans la Revue Historique, CII (1909), 35-45.
2. Selon M. Halphen, 0. c., p. 36, Grim aurait été clerc de
Saint-Dunstan de Cantorbéry, et il aurait révélé lui-même sa
situation dans un passage où il parle de l’église « beati patris
nostri Dunstani, quæ prior occurrit ingredientibus urbem »
(chap. 01 ; Materials, II, 445). Cela ne me paraît guère probant.
Outre que le passage en question se lit dans une partie de la
Vita qui, de l’avis de M. Halphen lui-même, a été ajoutée pos-
térieurement au texte primitif (par Grim ou par un autre ?),
il faut remarquer que Herbert de Bosham déclare (Materials,
III, 498) non seulement que Grim était originaire de Cambridge,
mais que ce clerc courageux, qui «etsi de provincia (non pas
« de urbe » !), de archipræsulis tamen propria familia non erat »
(ibid., 529 s.), était venu rendre visite au primat quelques
jours avant le meurtre. Ceci est confirmé par Fitz-Stephen
(Materials, III, 139 : « Grim, qui novus ad eum venerat) ».
78 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
tre de l'archevêque et eut le bras presque coupé en le
défendant ; Roger, moine de Pontigny, attaché à la
personne de Thomas lors du séjour que celui-ci fit
dans ladite abbaye de 1164 à 1166 (si toutefois c’est
bien lui l’auteur de la Vita anonyme qu’on lui attribue
généralement, ce qui ne me paraît pas sûr !; quoi
Il est possible que Grim se soit fixé à Cantorbéry après la mort
de Becket; nous n’en savons rien. (Voyez des indices plus
loin, pp. 118 et 125.) Dans son prologue (p. 356) Grim appelle
Thomas « beatus pater noster »; qu’il se serve de la même
expression en parlant d’un autre saint archevêque, et prédé-
cesseur de Becket, cela ne me semble pas prouver grand’chose,
1. Voir les objections du chanoïne Robertson contre cette
identification, Materials, IV, p. XII s.; cf. aussi Magnüsson,
0. C., P. LXXXII sqq. — Je m'étonne que. M. Halphen dise
(0. c., p. 42 )que le récit de Roger est plus complet et plus précis
que celui de Grim pour la partie relative au séjour de Becket
en France, « qu’un moine de Pontigny était à même de mieux
connaître qu’un Anglais ». (Il est vrai que M. H. ajoute en note
qu’il arrive néanmoins à l’auteur de sauter certains épisodes,
jugés sans doute par lui secondaires.) En réalité cette partie
du récit de Roger est extrêmement maigre ; l’histoire des
six années qui s’écoulèrent depuis la fin de novembre 1164,
où Thomas se retira dans l’abbaye de Pontigny, jusqu’à son
retour en Angleterre, y occupe à peine quatre pages et demie.
Roger ne dit que quelques mots en passant des tentatives
infructueuses faites par différents émissaires du pape et par le
roi de France, pour réconcilier l’archevêque avec le roi Henri.
Il ne parle pas du tout des conférences des Planches, de Mont-
mirail, de Montmartre etc., racontées en détail par Guillaume
de Cantorbéry et Guernes de Pont-Sainte-Maxence, et ne cite
pas une seule des lettres échangées entre Thomas et ses adver-
saires et qu’on retrouve aussi bien dans Grim que, — traduites
en vers français, — dans le poème du clerc de Pont-Sainte-
Maxence. Au sujet du séjour de l'archevêque à Pontigny l’au-
teur déclare lui-même (p. 64) vouloir s’astreindre à la plus grande
brièveté, « ne fratribus nostris notam ingeramus ». Bien que la
DE SAINT THOMAS BECKET 79
qu'il en soit, l’auteur dit lui-même dans sa préface
avoir servi l’archevêque pendant son exil et avoir été
ordonné prêtre par lui); Guillaume de Cantorbéry,
religieux du monastère de la Sainte-Trinité (ou Christ-
Church), ordonné diacre par le primat quelques jours
avant son martyre, dont Guillaume fut témoin ; Guil-
laume Fitz-Stephen, clerc de la maison de l’archevêque
et, lui aussi, témoin de sa mort ; Jean de Salisbury,
érudit distingué, fidèle ami et compagnon de Thomas
pendant une grande partie de sa vie, et jusqu’au der-
nier jour, plus tard (1176) évêque de Chartres (+ 1180) ;
son récit, qui est très succinct, sauf pour le meurtre
leçon du manuscrit, notam, se laisse parfaitement défendre, — en
raison de la manière dont Thomas fut obligé de quitter l’abbaye
(cf. le poème de Guernes et ci-dessous), — il est possible qu'il
faille lire nofa, comme le pensent l'éditeur, /. c., et Magnüsson,
Thômas Saga, II, p. LXXxII. Quant aux mots « fratribus nos-
tris », ils ne prouvent pas, quoi qu’on en ait dit, que l’auteur
ait nécessairement été lui-même religieux de Pontigny : Her-
bert de Bosham, le secrétaire et fidèle compagnon de Becket,
en racontant comment l’abbé de Cîteaux fit connaître à l’arche-
vêque l’ordre menaçant du roi, prend soin, sans doute pour
parer à un blâme possible, d’attester le regret et les larmes
«abbatis et fratrum nostrorum Pontiniacensium » (Materials,
III, 398). à
D'un autre côté, que l’auteur anonyme soit ou non « Rogerus
monachus Pontiniacensis », il est sans doute français. Un clerc
anglais n’aurait certainement pas pu confondre, comme l’auteur
le fait, l’évêque de Norwich, Guillaume « Turbo », avec l’évêque
Roger de Worcester (1164-1179), cousin du roi Henri II (cf.
mon édition du poème de Guernes, p. Lxx11). Il y a lieu de signa-
ler aussi la phrase suivante, dont l’auteur se sert en parlant de
l’Angleterre : « Erat consuetudo in partibusillis ut rex... per
singulos comitatus regni vicecomitem unum de fidelibus suis
constitueret » (Materiais, 1V, 23).
80 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
de Thomas, fut en partie complété par Alain, moine
à la Sainte-Trinité en 1174, prieur du même monastère
en 1179 et abbé de Tewkesbury 1186-1202 ; Herbert
de Bosham, autre compagnon et ami intime de l’ar-
chevêque ; « l’'Anonyme de Lambeth », ainsi appelé,
faute de renseignements plus précis, d’après l'endroit
où est conservé le seul manuscrit connu de son livre.
Enfin Benoît, moine et, plus tard (1175), prieur de la
Sainte-Trinité, finalement abbé de Peterborough (1177-
1193), a écrit une « Passion » du saint, destinée à servir
d'introduction au recueil de miracles qu’il composa à
la demande de ses frères de la Sainte-Trinité. De ce
récit il ne reste que des fragments, insérés dans le Qua-
drilogus, compilation exécutée en 1198 ou 1199 ! par la
juxtaposition d'extraits empruntés à divers biogra-
phes de Becket.
Presque tous ces écrits, — à l'exception du gros livre
de Herbert de Bosham, qui date des années 1184-
1186 ?, — ont été composés peu de temps après la mort
de Thomas et sont à peu près contemporains 5. Il est
assez difficile d’en établir rigoureusement les dates et
l'ordre chronologique. Très souvent on voit bien que
1. Cf. Robertson, Materials, IV, p. xIx,
2. Robertson, o. c., III, p. xxur.
3. En dehors des œuvres citées il a existé une Vifa due à
Robert de Cricklade, prieur de Sainte-Frideswide, à Oxford.
Thômas Saga Erkibyskups, texte islandais qui, dans sa forme
conservée, semble dater de la première moitié du xrve siècle,
cite à plusieurs reprises cet auteur comme sa source principale.
Malheureusement l'ouvrage de Robert paraît être définitive-
ment perdu. Voir Magnüsson, o. c., Il, p. xcit sqq. Cf. aussi
plus haut, p. 2458.
DE SAINT THOMAS BECKET 8r
les auteurs se connaissent et se font des emprunts les
uns aux autres, mais lorsqu'il s’agit de dire lequel
d’entre eux a copié l’autre, les critiques sont arrivés
à des conclusions fort divergentes. Je reviendrai sur
cette question.
Les vies françaises de Becket conservées jusqu’à nos
jours sont au nombre de trois. Ce sont, outre celle dont
il sera surtout question ici, un poème anglo-normand
d'environ 2200 vers en strophes couées de six vers,
dû à un certain frère Benet, moine de l’abbaye béné-
dictine de Saint-Alban, ouvrage de valeur médiocre
à tous les points de vue 1, et une Vie anonyme, égale-
ment anglo-normande, dont on ne possède que des
fragments ?, en couplets de deux vers octosyllabiques.
De ces trois compositions la plus importante de
beaucoup, et aussi la plus ancienne, est celle de Guernes
de Pont-Sainte-Maxence. Il est vrai qu'il paraît avoir
déjà existé des écrits français relatifs à saint Thomas
au temps où Guernes rédigeait son poème ; il y fait
même allusion deux fois :
Tut cil autre romanz ke unt fait del martyr
Clerc u lai, muine u dame, mult les oï mentir,
Ne le veir ne le plain nes i oï furnir.
(Vv. 161-163.)
E ço sacent tuit cil qui del saint traitié unt,
U romanz u latin, e cest chemin ne vunt :
U el dient que jo, contre verité sunt.
(Vv. 6173-6175.)
1. Cf. plus haut, p. 9ss.
2. En tout 432 vers. Cf. l'édition de P. Meyer, Paris, 1885
(Société des anciens textes français).
Walberg 6
82 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Cependant ces « romans » n'existent plus, ou du
moins ne sont pas connus. La source du poème frag-
mentaire publié par P. Meyer est le Quadrilogus déjà
mentionné 1; comme celui-ci date de 1198 ou 1190,
le texte français ne saurait être antérieur au commen-
cement du xrr1e siècle. Quant à la Vie de frère Benet,
j'ai montré ailleurs ? qu’elle a été composée entre 1183
et 1180, selon toute probabilité en 1184, et que sa
source n’est autre qüe la Vita perdue de Robert de Cric-
klade, d'où dérive également la Thômas Saga mention-
née tout à l’heure.
Guernes de Pont-Sainte-Maxence ne nous est connu
que par son œuvre et les rares indications qu'elle
fournit sur son auteur. Disons d’abord quelques mots
sur le nom du poète. Jusqu'à présent on l’a le plus sou-
vent appelé Garnier. Or cette leçon ne se trouve que
dans un seul manuscrit, celui qui a été publié par
Hippeau. Les autres sont unanimes, ou à peu près ?,
à l'appeler Guernes. Ce nom est par conséquent assuré.
Il est évidemment, tout comme Garnier (<Warin-
hari, all. mod. Werner), d’origine germanique, et cor-
respond à l’anc. haut-all. Werino, avec les formes plus
récentes Werno, Wernne. Au cas régime Guernes
1. Cf. P. Meyer, 0. c., p. VIII sqq.
2. Voir mon article Date et source de la Vie de saint Thomas
bar Benet, moine de Saint-Alban [ci-dessus, p. 9 ss.].
3. Les mss. BHC portent Guernes, W, Guerners corrigé en
Guernes, D, Gerveis (leçon qui remonte évidemment à Geynes,
lu par erreur Gerues). Cf. les variantes des vv. 5877 et 6156.
4. Selon E. Fôrstemann, A/tdeutsches Namenbuch, 1, (art.
Varin), Wer(ijno paraît être une forme hypocoristique de
Wernhere.
DE SAINT THOMAS BECKET 83
devait donc être, du moins originairement, Guernon 1.
Puisqu'on n'en trouve dans le poème que le cas sujet
— deux fois —, je garde la forme Gwernes, qui est
parallèle à des noms tels que Hugues, Eudes etc.
Comme l'indique le surnom qu’il se donne lui-même,
le poète était originaire de la petite ville de Pont-
Sainte-Maxence, située dans le nord de l’Ile-de-France ?,
non loin des confins de la Picardie $. Il nous avertit
1. M. Antoine Thomas a appelé mon attention sur une
notice de L. Delisle, dans le Recueil des historiens de la France,
XXIV, 1e partie, p. *I27, où il est question d’un fonctionnaire
royal appelé Guernes de Verberie (dép. de l'Oise, cant. de
Pont-Sainte-Maxence) et qui fut, pendant les années 1237-
1244, d’abord prévôt de Senlis, puis baïilli de Verneuil. (A la
p. *21, on le retrouve comme baïlli de Paris, en 1247). Dans les
actes son nom est latinisé sous différentes formes : Guerno,
Guernius, Guernonus ; Vernius, Varnius ; Werno, Warno,
Warnius et Wernerus. Sur son sceau on lit les mots suivants :
« Sigillum Werneri du Burc de Verbrie ». Il semble donc que,
d’une façon analogue à ce qui s’est passé dans le domaine
germanique, Guernes ait été employé comme nom familier
remplaçant la forme plus solennelle Guernier, Garnier. —
Le nom Guernes ( Guernon) paraît avoir été relativement rare.
En voici quelques autres exemples relevés dans le même recueil :
« Wernoni Grammatico, B. Petri Apostoli Bellilocensis ecclesiæ
monacho », X, 506 C; « Guernonem [monachum ecclesiæ B.
Medardi] », XV, 961 E ; « Defuncto Guernone de Carnoto »,
XXI, 290, 371 ; « Guernon de Albevilla », XXIII, 620 F. [Le
nom se trouve aussi dans le Domesday Book sous la forme
« Guerno » (cf. Th. Forssner, Continental-Germanic personal
names in England in old and middle English times [Upsal, 1916],
p. 251) et, sous la forme française Guerne, dans les rôles de taille
parisiens, I, 80 a (cf. K. Michaëlsson, Etudes sur les noms de
personne français d'après les vôles de taille parisiens (rôles de
1292, 1296-1300, 1313) [Upsal, 1927], p. 95).]
2. Cf. le v. 6165 : … en France fui nez.
3. Arr. de Senlis, dép. de l'Oise.
84 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
aussi qu’il était clerc, ce qui, d’ailleurs, ressort déjà
de la connaissance qu’il a du latin et des saintes Écri-
tures, ainsi que de la chaleur avec laquelle, à l'exemple
de son héros, il prend la défense des privilèges ecclé-
siastiques contre le pouvoir temporel. On voit par les
VV. 2491 sqq., comme par l’épilogue qu'il a joint à
son poème, et sur lequel nous aurons à revenir tout à
l’heure, qu’il était ce qu’on appelait un clerc vagant,
c'est-à-dire qu’il menait une vie à peu près semblable
à celle de beaucoup de trouvères laïques, errant de ville
en ville, de monastère en monastère.
Rien ne prouve que l’auteur ait connu Becket per-
sonnellement ; mais il affirme l’avoir vu en France au
temps où le futur archevêque était chancelier d’Angle-
terre (1155-1162) et servait son monarque en condui-
sant ses guerriers contre les troupes du roi de France :
E jeol vi sur Franceis plusurs feiz chevalchier.
(V. 359)
Peu de temps après le meurtre de Becket, Guernes
se met à écrire en vers l’histoire du martyr. Non satis-
fait d’une première ébauche, il passe la Manche et se
rend à Cantorbéry pour recueillir sur place des témoi-
gnages dignes de foi sur la vie et la mort du saint. Il
est bien reçu par l’abbé et les moines de la Sainte-
Trinité, qui lui accordent une hospitalité très généreuse 1,
Dans d’autres monastères il paraît avoir rencontré
un accueil moins favorable, quoiqu'il n’en attribue
la faute qu'aux coutumes désastreuses introduites par
1. Cf. ci-après, p. 90:
DE SAINT THOMAS BECKET 85
le roi Henri II1. C’est à Cantorbéry même que son
poème fut e faiz e amendez?; plusieurs fois l’auteur
le récita, devant le tombeau du martyr, aux pèlerins
qui y accouraient de toutes parts 5. Il raconte aussi,
dans son épilogue, que la sœur de Thomas Becket et
les religieuses de son abbaye le récompensèrent lar-
gement de l'hommage qu’il avait rendu à la mémoire
du martyr en composant son long « sermon ».
Quand la Vie de saint Thomas le Martyr a-t-elle été
composée ? L'auteur a pris soin de nous en informer
lui-même, mais il s'exprime là-dessus d’une façon
assez équivoque. Aussi les critiques, en différant plus
ou moins entre eux, se sont-ils presque tous mépris
sur le sens véritable de ses paroles. Voici les diverses
dates qu’on a assignées au poème (la liste n’est naturel-
lement pas complète) : G. de la Rue“: 1172-1177;
Th. Wright 5 : 1172-1175 ; V. Le Clerc : 1173-1177;
A. Mebes ?, E. Magnüsson®, J. Morris ?, Dom A. L'Huil-
1. Vv. 2491 ss.
2.0M/(6r02
3. V. 6158.
4. Essais historiques sur les bardes eic., II (Caen, 1834),
?P. 3095.
5. Biographia Britannica literaria. Anglo-norman period
(Londres, 1846), p. 328.
6. Dans l’Hist. Litt. de la France, XXIII (1856), p. 370 et 382.
7. Ueber Garnier von Pont-Ste-Maxence (diss. de Breslau,
1876), p. 3.
8. Thomas Saga, II (1883), p. LXXXVIIS.
9. Life and martyrdom of saint Thomas Bechet (2° éd., Lon-
dres, 1885), p. XVIIL et XX.
86 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
lier t, C. Voretzsch ?, L. Halphen*, Th. Carlé 4 : 1172-
1176 ; E. Étienne 5, E. A. Abbott6: 1171-1175; P.
Meyer ?, G. Grôber 8 : 1174-1176; G. Paris ° : terminé
en 1173.
Examinons ce qu’en dit le poète lui-même :
L'an secund que li sainz fu en s’iglise ocis,
Commenchai cest romanz, e mult m’en entremis.
Des privez saint Thomas la verité apris :
Mainte feiz en ostai ço que jo ainz escris,
Pur oster la mençunge. Al quart an fin i mis.
(V. 6166-6170.)
Cela paraît bien signifier que le poème a été com-
mencé en 1172 et terminé en 1174. On pourrait penser
à interpréter l'an secund comme voulant dire 1171,
— le meurtre ayant été commis en 1170, — et c’est
sans doute ce qu'ont fait aussi bien E. Étienne 1 que
1. Saint Thomas de Cantorbéry, 1 (1891), p. 418.
2. Einführung in das Studium der alifranz. Literatur (Halle,
291E0./ 193) D--E24°
3. Revue Historique, CII, p. 42.
4. Der altfranz. Dichter Garnier von Pont-Ste-Maxence und
seine Zeit (diss. de Münster, 1914), p. 110.
5. La Vie saint Thomas le Martir (1883), Préface, p. 1.
6. St. Thomas of Canterbury, his death and miracles (I-II,
Londres, 1898), I, 25.
7. Fragments d'une Vie de saint Thomas de Cantorbéry (1885),
p. II.
8. Grundriss der roman. Philologie, II, 2, p. 645.
9. La littérature française au moyen âge (3° éd., 1905), p. 238.
(De même Brunot, Hist. de la langue française, 1, 329 : entre
IL7O0 eti1178).
10. A la p.98 E. Étienne donne, sur la foi des vv.{6166-6170,
la date 1172-1174. Pas plus que G. Paris, il ne paraît, ici, tenir
compte des vv. 141-5. Cf. ci-dessous.
DE SAINT THOMAS BECKET 87
G. Paris, pour lequel le quart an devient ainsi, logique-
ment, 1173. Mais que cette dernière date soit inadmis-
sible, et que le quart an signifie bien, sous la plume de
notre poète, 1174 (partant l'an secund, 1172), c’est
ce que prouvent les vv. 5914-5919, où l’auteur place
dans cette année la pénitence que Henri II subit devant
le tombeau du saint :
Od grant humilité l’ad al quart an requis,
E li cria merci de quanqu'il out mespris.
AI quart an qu'ot suffert li martyrs passiun,
Al setme meis de l’an, — juinet l’apele l’un, —
E al duzime jur, un vendresdi par nun,
Vint li reis al martir a satisfactiun.
Or, nous savons par le témoignage unanime des
chroniqueurs que cet événement eut lieu le vendredi
12 juillet 1174 1.
Mais ce qui complique les choses, ce sont les vers 141-5:
Si volez esculter la vie al saint martyr,
Ci la purrez par mei plenierement oir ;
N'i voil rien trespasser, ne rien n’i voil mentir.
Quatre anz 1 ai pres ? mis al feire e al furnir ;
D'oster e de remettre poi la peine suffrir.
1. Rad. de Diceto, Opera historica, 1 (Y magines historiarum),
p. 383 ; Gesta regis Henrici secundi (« Benoît de Peterborough »),
I, 72 ; Gervais de Cantorbéry, Chronica, I, 248 ; Roger de Hove-
den, Chronica, II, 62 ; Roger de Wendover, Flores historiarum,
I, 99; Guillaume de Newburgh, Historia rerum anglicarum,
I, 187. (Tous dans la collection dite du Maître des rôles, « Rolls
Series »).
Cf. aussi les vv. 3686-7 de notre poème, dans lesquels Guernes
désigne par « L’an secunt que li ber icel eissil suffri » l’année
1166, Becket s'étant enfui d'Angleterre le 2 novembre 1164.
2. Mss. PWC : bien.
88 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Pour concilier ce passage et les vv. 6166-6170, cités
un peu plus haut, on a interprété le v. 6170 comme
voulant dire : dans la quatrième année de travail...
Le parallèle entre l'an secund, au v. 6166, et le quart
an, quatre lignes plus loin, rend pourtant cette expli-
cation bien invraisemblable ; c’est un simple expédient,
me semble-t-il, auquel on a eu recours faute de mieux.
Deux copistes, celui du ms. H et celui de la source
commune des mss. W et C?, ayant senti la contradic-
tion qui paraît exister entre les deux strophes en ques-
tion, y ont remédié en changeant quart en quint. Ainsi le
poète aurait terminé vers la fin de 1175 son œuvre,
commencée près de quatre ans plus tôt, c’est-à-dire
au début de 1172, l’an secund. C’est parfait ; seulement
l’autorité des mss. HWC n’est pas assez grande pour
faire admettre leur leçon contre celle que BP ont en
commun (D change). D'ailleurs on verra tout à l’heure
que même cette date — 1175 — est trop tardive, pour
d’autres raisons.
Comment, alors, faut-il comprendre les paroles du
poète ? Ce sont les vers 146 sqq. qui donnent le mot de
l'énigme. Les voici :
Primes traitai d’oïe, e suvent i menti.
À Cantorbire alai, la verité oï ;
Des amis saint Thomas la verité cuilli,
E de ces ki l’aveient des enfance servi.
150 D'oster e de remettre le travail ensuffri.
Mes cel premier romanz m’unt escrivein emblé,
Anceis que jo l’oüsse parfet e amendé
1. Voir par ex. L. Halphen, dans Revue Historique, CII ,42.
2. Cf. le chapitre traitant du classement des manuscrits.
DE SAINT THOMAS BECKET 89
E l’amer e le dulz adulci e tempré;
E la u j'oi trop mis, ne l’oi uncore osté,
155 Ne le plus ne le mains n’erés ne ajusté.
Par lius est mençungiers e senz pleneireté ;
E nepurquant i a le plus de verité.
E meint riche umme l’unt cunquis e achaté ;
Mes cil en deivent estre, ki l’emblerent, blasmé.
160 Mes cestui ai del tut amendé e finé.
Il ressort de ces lignes que Guernes a en réalité écrit
deux Vies, ou du moins deux rédactions, très diffé-
rentes l’une de l’autre, de son poème. La première n’est
pas parvenue jusqu'à nous. Rien ne nous défend de
supposer que c’est la deuxième rédaction du 7omanz
que l’auteur dit, aux vv. 6166-7, avoir entreprise en
1172, tandis que, en parlant au v. 144 de « quatre ans »
employés à « faire et fournir » son long poème, il a en
vue tout le laps de temps écoulé depuis le commence-
ment de la composition du « premier roman » jusqu'à
l’achèvement de la rédaction définitive !. En fait c’est
là la seule explication admissible.
1. Les lignes qu’on vient de lire étaient déjà écrites, et même
publiées, en suédois, lorsque j'ai eu connaissance de l'ouvrage
de E. Abbott, cité ci-dessus, p. 86, n. 6, dans lequel (p. 25)
se trouve exprimée une opinion conforme à la mienne. Abbott
place pourtant l'achèvement du poème de Guernes dans la
première moitié de 1175, je ne sais trop pour quelle raison.
A la dernière minute je m'aperçois que la bonne explication
a été indiquée il y a longtemps, très brièvement il est vrai,
par H. Morf, dans un compte rendu du livre de E. Étienne, paru
dans la Deuische Litteraturzeitung, 1884, Col. 1049-1050. —
Cf. aussi Suchier & Birch-Hirschfeld, Geschichte der franzôüsi-
schen Litteratur, p. 174, où l’année 1174 est donnée comme date
de l’achèvement de notre poème.
90 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
D'abord, si le poème de Guernes n'avait été ter-
miné qu’en 1176 ou vers la fin de 1175, il serait bien
étonnant que l’auteur, qui raconte dans le plus grand
détail et avec une satisfaction visible le voyage expia-
toire que le roi d'Angleterre fit à Cantorbéry en juil-
let 11741, ne mentionnât pas le nouveau pèlerinage
au tombeau du martyr entrepris par Henri et son fils,
le « jeune roi », le 28 mai 1175, en signe de reconnais-
sance pour le rétablissement de la paix dans le royaume ?.
Mais il y a plus. Dans un des manuscrits qui ont con-
servé notre poème, on trouve à la fin de la Vie une espèce
d'épilogue en vers*, qui nous fournit un argument
irréfutable. L'auteur, qui se nomme lui-même, exprime
ici Sa reconnaissance envers « l’abeesse suer saint Tho-
mas » et les « dames » de son monastère, qui l’ont com-
blé de cadeaux en récompense de la peine qu'il s'était
donnée pour « rimeier la passiun » du martyr, ainsi
qu'envers « Oede le buen priur de Seinte Terneté »
et « le covent des seignurs », qui lui
Unt fet mult grant sucurs, del lur sovent doné,
Maintenu an e jurz e entr’els governé.
Ce petit poème, qui a été omis dans tous les autres
manuscrits de la Vie de Saint Thomas, paraît bien être
authentique. En tout cas il a été écrit peu de temps
1. Str. 1182-1210. Ces strophes manquent dans le manuscrit
publié par Hippeau, mais se trouvent dans toutes les autres
copies du texte et sont forcément authentiques.
2. Cf. Rad. de Diceto, I, 399 ; (Gesta Henrici secundi 1, 01 ;
Gerv. de Cantorbéry, I, 256).
3. Voir à la fin de mon texte, l’appendice I.
DE SAINT THOMAS BECKET OI
après la Vie, et nous dit, quel qu’en soit l’auteur, tout
ce que nous avons besoin de savoir. La sœur du martyr
dont il y est parlé, et qui s’appelait Marie, fut nommée
abbesse de Barking en avril 1173, « mandato regis et
contemplatione fratris », comme s'exprime Raoul de
Dicet 1, « instinctu Odonis », selon Gervais de Cantor-
béry ?. Eudes, qui avait succédé comme prieur de la
Sainte-Trinité à Guibert, mort le 27 septembre 1167,
devint abbé de Saint-Martin-de-la-Bataille, à Hastings,
le 8 juillet 11754 Par conséquent, non seulement
l’épilogue en question mais, à plus forte raison, la Vie
ont été terminés avant cette époque.
Voici donc ce qui résulte de l’examen des données
que fournit notre texte : Guernes de Pont-Sainte-
Maxence, ayant d’abord composé un « premier roman »,
sans doute commencé au cours des tout premiers mois
qui suivirent le meurtre de Thomas, et sous l’impul-
1. Ymagines Historiarum, p. 371.
2. Chronica, 1, 242. — Cf. aussi Rog. de Wendover, Flores
Historiarum, 1, 93 ; Mathæus Parisiensis, Chronica Majora, II,
2875.
3. Gerv. de Cantorbéry, I, 205.— Pour la nomination d'Eudes
comme prieur de Cantorbéry, en l’absence de l’archevêque et
sans son autorisation, cf. Morris, 0. c., p. 392, n. 6. D’après
Fitz-Stephen (Materials, III, 148), Thomas, qui ne reconnais-
sait pas l’intrus, était sur le point de choisir lui-même un autre
prieur, lorsque la mort vint l’en empêcher.
4. Raoul de Dicet, I, 401, 403 ; Gervais de Cantorbéry, 1, 256.
— Il eut pour successeur Benoît, chancelier de l'archevêque de
Cantorbéry (Gerv., L. c.), que remplaça, deux ans plus tard,
Herlouin, Benoît ayant été élu abbé de Peterborough, le
29 mai 1177 (Gesta Henrici secundi, 1, 166; Gerv., I, 262).
Eudes mourut en mars 1200; voir Annales Monasterii de
Winionia, p. 73.
02 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
sion immédiate des sentiments d'horreur et d’indigna-
tion d’une part, de pitié et d’admiration de l’autre,
que produisit cet événement tragique, se rendit lui-
même à Cantorbéry. Après avoir consulté les amis et
les serviteurs du saint, — nous verrons plus loin ce
qu’il faut entendre par cette phrase, — il y commença,
« l’an secund que li sainz fu en s’iglise ocis », c’est-à-
dire en 1172, une nouvelle rédaction de son poème,
corrigée et considérablement augmentée, qu'il termina
à Cantorbéry même !, dans la seconde moitié du « quart
an », c'est-à-dire de l’année 1174 ?.
Mais, dira-t-on, cette date ne diffère pas sensiblement
de celle que la plupart des critiques antérieurs avaient
cru établir * ; deux ans plus tôt ou plus tard, qu’im-
porte ? On verra que cette différence de temps, quelque
insignifiante qu'elle paraisse à première vue, a en réa-
lité une grande importance.
1. Cf. v. 6162.
2. À en juger par les vv. 6141-5 de notre poème (— — E tels
en plorera qui or s’en vait riant), on croirait le texte antérieur à
la réconciliation de Henri II avec ses fils (30 septembre 1174
selon Gerv. de Cantorbéry, I, 250, et Gesta Henrici secundi,
1, 77; le 11 octobre selon Raoul de Dicet, I, 304). Cepen-
dant les vers qui suivent immédiatement, indiquent plutôt
que cette réconciliation avait déjà eu lieu avant l’achèvement
du poème.
3. Cf. ci-dessus, p. 855.
II
Le sujet que nous allons aborder maintenant, a été
étudié par M. L. Halphen, dans un article paru dans
la Revue Historique, CII (1909), 35-45, et intitulé Les
biographes de Thomas Becket. M. Halphen constate
d’abord que les Vite de Guillaume Fitz-Stephen et de
Herbert de Bosham, — celle-ci d’ailleurs postérieure
de beaucoup au poème de Guernes de Pont-Sainte-
Maxence 1, — sont des œuvres originales, foncièrement
différentes des autres biographies. Il en est de même,
en somme, du supplément qu’Alain de Tewkesbury fit,
entre 1176 et 1180 (ou 1179) ?, à l'ouvrage de Jean
1. Cf. ci-dessus, p. 80.
2. Alain qualifie (Materials, II, 299 et 323) Jean de Salis-
bury d’évêque de Chartres, dignité dont celui-ci fut revêtu,
nous le savons déjà, de 1176 à 1180, où il mourut. L'auteur
n’ajoutant pas devant son nom « beatæ memoriæ », ou quelque
chose de pareil, — pas plus qu’il ne le fait en parlant du roi
Louis de France, mort la même année, ou (p. 323 etc.) de « domi-
nus Alexander papa » (f 1181), — Jean vivait sans doute encore
lorsque Alain était à l’œuvre (cf. Magnüsson, 0. c., p. LXXXIX).
Comme Alain (p. 300) ne donne pas à l’archevêque Guillaume
de Reims le titre de cardinal, qu'il obtint le 14 mars 1179
(Gesta Henrici secundi, 1, 222), il est au moins probable que son
travail fut terminé avant cette date. — Le prédécesseur de
Jean sur le siège épiscopal de Chartres, Guillaume de Cham-
pagne, surnommé « aux-Blanches-Mains », était fils du comte
Thibaud le Grand de Champagne et de Blois et frère de la troi-
94 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
de Salisbury, quoiqu'on y puisse relever quelques
légères ressemblances avec l’œuvre de Guillaume de
Cantorbéry 1. à
Ces trois auteurs mis à part ?, voici le résultat auquel
est arrivé M. Halphen : « On peut répartir les princi-
paux biographes de Thomas Becket en deux groupes :
d'une part Jean de Salisbury, dont procèdent Guil-
laume de Canterbury et l’Anonyme de Lambeth ;
d'autre part Édouard Grim, dont procède Roger de
Pontigny, et Guernes ? de Pont-Sainte-Maxence, qui
procède de l’un et de l’autre. Entre ces deux groupes,
il y a eu « contamination », Roger ayant connu l’œuvre
de Jean de Salisbury et Guernes celle de Guillaume de
Canterbury. Enfin de Jean de Salisbury procède sans
sième femme de Louis VII, Adèle, partant oncle de Philippe-
Auguste. À l’âge de trente ans il fut, en 1165, élu évêque de
Chartres ; trois ans plus tard il devint archevêque de Sens,
mais conserva en même temps, avec la permission du pape,
le siège de Chartres, jusqu’à ce que, en août 1176, il fut trans-
féré à l’archevêché de Reims (Raoul de Dicet, I, 412 ; Gervais
de Cantorbéry, I, 260). A deux reprises Guillaume fut chargé de
la régence du royaume de France : la première fois en 1185,
avec son frère Thibaud V de Blois, la deuxième fois, avec sa
sœur la reine Adèle, pendant la croisade de 1190-r. Il mourut
en septembre 1202. (Cf. Gallia Christiana, VIII, 1145 s. ; IX,
95-100.) Nous le retrouverons plus d’une fois au cours de cette
étude.
1. Rev, Histor., CII, 37 s. Cf. aussi Alain, p. 335, 1. 6 du bas
et suiv., et p. 345, chap. 30, avec Roger de Pontigny, p. 57, 1.
1-5, et p. 64, chap. 62. Ces ressemblances sont aussi peu pro-
bantes les unes que les autres. e
2. Je reviendrai plus loin (p. 118) sur la biographie de
Fitz-Stephen.
3- M: Halphen imprime partout Garnier.
DE SAINT THOMAS BECKET 95
doute Benoît de Canterbury, qui a été, à son tour,
utilisé par Édouard Grim et probablement par Guil-
laume de Canterbury »!. Je vais examiner ces conclu-
sions dans un ordre un peu différent de celui suivi par
M. Halphen.
Il est évident, — et presque tous ceux qui ont
étudié ces questions l'ont constaté, depuis A. Mebes ?,
— que les auteurs latins qui se rapprochent le plus de
Guernes sont Édouard Grim et Roger de Pontigny ;
en seconde ligne vient, à ce point de vue, Guillaume
de Cantorbéry. C’est d'eux, par conséquent, que nous
aurons à nous occuper d'abord.
On vient de voir que de l'avis de M. Halphen c'est
le clerc de Pont-Sainte-Maxence qui a exploité Grim,
Roger et Guillaume. Sur ce point les opinions des cri-
tiques sont très divisées. Selon Mebes, aussi bien le
poème de Guernes que les trois biographies latines en
question dérivent, indépendamment les uns des autres,
d’une Vita perdue composée par Benoît de Cantorbéry.
E. Étienne #, tout en pensant que Guernes a, dans une
large mesure, traduit Grim et Roger de Pontigny,
« avec une préférence marquée pour le dernier », croit
lui aussi à une Vie composée par Benoît de Cantorbéry
et qui aurait été utilisée par presque tous les autres
biographes, y compris Guernes de Pont-Sainte-Maxence.
Par contre, Magnüsson 4, Morris 5 et Dom L’Huillier 6
ibid, prA4.8.
. Ueber Garnier von Pont-Sainte-Maxence, p. 7.
O. c., p. 96-100.
. Thomas Saga, II, p. LXXXIV, XCVI, CIX, CXXIII.
. Life and martyrdom of Saint Thomas Bechet, p. Xvtui.
. Saint Thomas de Cantorbéry, 1, p. 420 5.
O Li R Y D H
96 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
soutiennent que Guernes est l'original de Roger et de
Grim, voire même de Guillaume de Cantorbéry!.
Enfin Abbott émet l'opinion que Grim a consulté
Guernes, tandis que celui-ci dépend du prétendu
« Roger de Pontigny » (Anonymus I), qui en réalité
ne serait autre que le chapelain et confident de Becket,
Robert de Merton, ou du moins aurait été inspiré de
lui ?. Qui a raison ?
L’argumentation de Mebes repose sur un curieux
malentendu, relevé il y a longtemps par P. Meyer à.
N'ayant pas reconnu l'identité de Benoît prieur de
Cantorbéry avec Benoît abbé de Peterborough 4, il
n’a pas compris non plus que l’ouvrage de « Benedictus
prior ecclesiæ Cantuariensis » auquel Grim et Roger
de Pontigny font allusion 5, n’est autre que la Passio
que nous avons mentionnée plus haut et dont l’auteur
n'était connu de Mebes que sous le nom de Benoît
de Peterborough. Tout son raisonnement s'écroule par
cette constatation. Quant à la prétendue indépendance
des biographes latins entre eux, on verra plus loin ce
qu'il faut en penser. Pour comble de confusion Mebes,
ayant mal interprété une note de Stubbs sur un passage
1. Magnüsson, Thomas Saga, II, p. cui, cix ; L'Huillier, L. c.
2. St, Thomas of Canterbury, I, p. 12, n. 3; p.20; p.39,n.21;
P. 19, D. 4 ; p. 56 ; p. 110, N. 27 ; P. 127, 0. I ; P. 143, n. 2 (« Gar-
nier, for example, may have borrowed from some French
original draft of Anon. I » [!]).
3. Dans la Revue Critique, 1876, II, p. 9 sqq.
4. Cf. ci-dessus, p. 80.
5. À vrai dire, Roger de Pontigny (Materials, IV, 2) ne parle
que des Miracles de saint Thomas relatés par Benoît, mais la
Passio servait d'introduction à ce recueil.
DE SAINT THOMAS BECKET 07
de la chronique de Hoveden!, prétend que Benoît
de Cantorbéry aurait été remplacé, comme prieur de
la Sainte-Trinité, par Eudes le rer juillet 1175, et que,
par conséquent (sic), il serait mort avant cette date.
Or nous avons vu ? qu’en réalité Eudes, qui était prieur
de la Sainte-Trinité depuis huit ans, fut à cette époque-
là élu abbé de la Bataille, et qu’il eut pour successeur
à Cantorbéry, pendant deux ans, Benoît, le futur abbé
de Peterborough. La thèse de E. Étienne est, on l’a
vu, en partie identique à celle de M. Halphen, dont
nous parlerons tout à l’heure. Étienne répète l’asser-
tion erronée de Mebes que Grim et Roger de Pontigny
auraient parlé d'une Vie de saint Thomas par Benoît,
et il confond étrangement (p. 97, 98, 99) cette vie avec
la chronique dite « de Benoît de Peterborough », mais
qui en réalité n’est pas de lui. De plus, Étienne s’est
laissé tromper par Mebes au sujet de la date de la
nomination d’'Eudes comme abbé de la Bataille, ce
qui lui fait mal dater l’œuvre de Roger de Pontigny.
Comme celle-ci a été écrite au temps où Benoît était
prieur de Cantorbéry, l’auteur la place avant le mois
de juillet 1175 (cf. ci-dessus). Ne s'étant pas soucié de
vérifier l’époque à laquelle Benoît devint prieur de la
Sainte-Trinité, Étienne déclare (p. 99) que rien n’em-
pêche que le livre de Roger ait été composé, voire même
répandu dans le public, dès l’année 1172. On comprend
qu’il n’y ait rien à conclure de prémisses pareilles.
1. Chronica, II, 79, n. t.
2. Ci-dessus, p. 91, n. 4.
3. Cf. la préface de W. Stubbs à son édition des Gesia regis
Henrici secundi.
Walberg 7
08 7 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Quant aux arguments sur lesquels se fondent Magnuüs-
son, Morris et Dom L’Huillier, pour prouver que Guer-
nes est le modèle suivi par Grim et Roger, ils ne sont
ni forts ni nombreux. Autant que je sais, ils se rédui-
sent à deux, qui se rapportent l’un et l’autre à Roger
de Pontigny. Dans un passage qui correspond au v. 241
de notre poème (... wn riche hume lundreis), le texte de
Roger porte !, au lieu de Zondoniensis, le gallicisme
lundrensis ?. Outre que cette forme peut naturellement
être une simple faute de copiste %, le fait que l’auteur
était français, — telle est aussi l’opinion de ces criti-
ques, — l’expliquerait très bien tout seul. Le contre-
sens qu’on a voulu trouver “ dans l’expression de Roger
lutus et capuciatus, qui serait une traduction fautive
de tut enchaperonez (Guernes, v. 217), n’en est pas un,
à mon avis. Examinons un peu le contexte. Voici d’a-
bord ce que raconte Guernes : Le jeune Thomas et son
protecteur Richer de Laigle vont un jour à la chasse.
Ils arrivent à un « grant duit », où il n’y a pour passer
qu’une simple planche, destinée aux piétons. Bien qu'ils
soient tous deux à cheval, ils ne s’arrêtent pas pour
si peu :
Par desus la planche est li chevaliers passez.
Thomas ala après, tut enchaperonez ;
Mes a sun cheval est un des piez eschapez :
Il e li cheval est enz el duit reversez.
(Guernes, vv. 216-210.)
1. Materials, IV, 8.
2. Cf. Magnüsson, Il, p. Lxxx1v ; Morris, p. XVIII.
3. On ne connaît, de la Vita de Roger, qu’un seul manuscrit,
qui date du xv® siècle. Cf. Robertson, Materials, IV, P. XII.
4. Morris, 1. c.; L'Huillier, I, 421.
DE SAINT THOMAS BECKET 99
Cf. Roger de Pontigny : « Miles autem, compendii
causa periculum contemnens, transivit pontem prior ;
quem Thomas, tutus et capuciatus, quippe qui nihil
infortunii suspicabatur, e vestigio subsequitur. Et ecce,
cum ad pontis medium venisset, subito pes equo labi-
tur, et puer cum ipso equo in medio fluminis prola-
bitur » 1, Or, comment un homme sensé, et un Français
par-dessus le marché, aurait-il pu se méprendre au
point de rendre fut par tutus ? Cela me paraît inadmis-
sible. En réalité il ne s’agit pas ici d’une traduction
directe, et il n’y a pas de contresens. Roger raconte
le même incident que Guernes, mais en développant
le récit un peu plus. Le chevalier passe le premier,
Thomas le suit tranquille et enveloppé dans son man-
teau à capuchon, ne se doutant pas du danger qui le
menace (« quippe qui nihil infortunii suspicabatur »).
C’est qu’évidemment futus ne signifie pas ici « en
sûreté », mais « se croyant en sûreté », « tranquille » ?
1. Materials, IV, 6.
2. Pour cette acception cf. Du Cange, s. v. éutus : « .. dixit
[avia] se de infirmitate pueri esse tutam », Mirac. S. Raym.
Palmar., tom. 6 jul., p. 658. Voici un exemple tout pareil, que
j'ai trouvé dans les Gesta Henrici secundi, 1, 296 : « Dominus
pater rex, de voluntate et consilio regis filii sui, cum paucis
alia via Lemovicum venit, tutus de filiis, tutus de suis. Cum
vero in propria venisset, sui eum pessime receperunt ; quia in
eum sagittas miserunt, ita ut etiam supertunicale suum crude-
liter perforarent ». Dans Eranos, VIII, p. 111, M. E. Lôfstedt
en a signalé un autre, emprunté à Ammianus Marcell., XXX, 3,
5 : « rex... ad ipsam marginem Rheni caput altius erigens
stetit, hinc inde sonitu scutorum intonante gentilium; contra
Augustus.. tutius prope ripas accessit, signorum fulgentium
nitore conspicuus ».
I00 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
. En ce qui concerne le rapport de Guernes avec Guil-
laume de Cantorbéry, Magnüsson se borne à dire, à
propos d’une anecdote racontée par ces deux auteurs,
et d’une façon plus détaillée par le poète français, que
ce dernier paraît avoir été la source de l’autre !. Dom
L'Huillier est plus explicite, et très positif ?. Il suffit
de suivre Guillaume et Guernes simultanément pour
remarquer la similitude. Or, comme nous le savons déjà,
selon Dom L’Huillier Guernes commença son poème
en 1172, et le termina en 1176 ; d'autre part Guillaume,
ayant fini en 1175 au plus tôt son recueil de miracles,
entrepris vers le 17 juin 1172, n’a pu, d’après ce
critique, composer la biographie du saint qu’en 1176,
au plus tôt : Guernes est donc antérieur à Guillaume,
partant c’est lui qui est le modèle du moine de Cantor-
béry. Non content de ce résultat, Dom L’Huillier con-
tinue : il y a beaucoup d’analogies, quelquefois tex-
tuelles, entre Guillaume et Jean de Salisbury ; ce doit
être Jean qui a copié Guillaume, « car celui-ci ayant
sous les yeux l’œuvre de Guernes, qu’il reproduit plus
ou moins fidèlement, n’a certainement pas été chercher
un second modèle ». On voit que le critique raisonne
pour le moins hardiment.
1. Thomas Saga, II, p. cu. Il répète la même supposition
plus loin, p. cix, à propos d’une autre coïncidence.
Ar Onaul, 42tinotnls64 tan, mn nr as nr.
3. Il se mit à l’œuvre dix-sept mois après la mort de Becket
pour venir en aide à son confrère Benoît, qui «circa hæc operam
dederat à principio », mais qui ne suffisait plus seul à recueillir,
à contrôler et à rédiger les miracles, dont le nombre allait gran-
dissant chaque jour. Cf. le prologue du chapitre de Cantorbéry,
Materials, 1, 138, et ci-dessus, p. 67 s.
DE SAINT THOMAS BECKET IOI
Je crois avoir démontré ailleurs 1 que les cinq pre-
miers livres des Miracula de Guillaume ont été achevés
entre le ref janvier 1174 et le 18 octobre 1175, proba-
blement au printemps ou dans l'été de 1174, tandis
que le livre VI est une addition postérieure et n’a été
écrit qu’en 1178 ou 1179, au plus tôt. Mais rien ne
prouve que Guillaume ait attendu jusqu’à l’achèvement
du dernier livre de sa première œuvre pour écrire la
biographie du saint. Il est même facile de démontrer
qu'il n’a pas agi ainsi.
On vient de voir que l’auteur commença la rédac-
tion de son recueil de miracles vers le 127 juin 1172 ?.
Que la biographie n’ait été écrite qu'après cette époque,
c'est ce que prouve la phrase suivante, qui se lit dans la
préface de la Vaia : « …. Nam cum miracula ejus quæ
in schedulis occultabat incorrecta et imperfecta, roga-
retur a fratribus exponere transcribenda, ait ei [Tho-
mas] in visu noctis : ’Elige tibi quod vis’. Hac audita
voce misericordiam in se martyris intellexit, volentis
laborem suum, quem ipso præmonente subierat, imo
donum proprium, remunerare »%. Ailleurs 4 Guillaume
mentionne la réconciliation du roi Henri II avec l'Église,
cérémonie qui eut lieu à Avranches le dimanche 21 mai
1172, et qui fut répétée, devant un public plus nombreux,
au même endroit quatre mois plus tard, le 27 septem-
1. Cf. mon étude Date de la composition des recueils de Mira-
cula sancti Thomæ Cantuariensis dus à Benoît de Peterborough
et à Guillaume de Cantorbéry, ci-dessus, p. 55 ss.
PEN PréG.. 3:
3. Materials, 1, p. 2. Cf. Magnüsson, II, p. LXXXVII.
40 E, 124.
I02 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
bre 1, En ce qui concerne la date de l'achèvement de
la biographie, Magnüsson déclare n’avoir aucun moyen
sûr de l’établir, mais suppose qu'il faut la placer peu
de temps après les Miracula, vers 1176?. Morris et
L'Huillier suivent son exemple. M. Halphen arrive à
peu près au même résultat, en s'appuyant sur un argu-
ment plus précis. Contrairement à Dom L’Huillier
il soutient que Guillaume de Cantorbéry a été une des
sources de Guernes ; comme à son avis Guernes n'aurait
fini son poème qu’en 1176, M. Halphen en conclut que
la Vita de Guillaume a été terminée cette même année
au plus tard. Laissant de côté pour le moment la raison
alléguée par M. Halphen, je ferai remarquer qu'un
autre argument, qui a échappé aux critiques, nous
mène à la même conclusion. A la page 76 de sa bio-
graphie du saint, Guillaume parle de « Willelmus Seno-
nensium venerandus antistes ». Or, l'archevêque Guil-
laume de Sens ayant été transféré à l’archevêché de
Reims au mois d'août 1176 5, il faut que l’ouvrage du
moine de Cantorbéry ait été terminé avant ce temps-
là. Les dates respectives des œuvres de Guernes (ter-
minée en 1174) et de Guillaume (entre 1172 et 1176)
ne prouvent donc rien quant à leur ordre de succession,
pas plus que les arguments produits par Magnüsson
et Morris ne sauraient démontrer que Grim et Roger
1. Cf. Howlett, dans son édition de Rob. de Torigni, p. 254,
n. 4; Ramsay, The Angevin Empire, p. 159, 162. La seule
chronique qui mentionne les deux assemblées à la fois, c’est
celle de Hoveden, II, 35-0.
2. Thômas Saga, II, p. LXXXVIL.
3. Cf. ci-dessus, p. 93, n. 2.
DE SAINT THOMAS BECKET 103
de Pontigny procèdent du poète français. — Abbott
n'alléguant aucune preuve à l’appui de son hypothèse,
il me paraît inutile de la discuter.
Reste la théorie de M. Halphen : « Les œuvres d’É-
douard Grim, de Roger de Pontigny et de Guernes de
Pont-Sainte-Maxence présentent entre elles un paral-
lélisme constant et qui se poursuit jusque dans le détail
de l'expression, à tel point même qu’en plus d’un endroit
les vers français de Guernes se superposent exactement
aux phrases latines tantôt de Roger, tantôt d'Édouard.
Pour qu’une pareille coïncidence ait pu se produire,
il faut, de toute nécessité, que Guernes ait traduit les
deux autres biographes ou ait été traduit par eux. On
ne peut, croyons-nous, s'arrêter à cette seconde hypo-
thèse » 1 Je ne le crois pas non plus, et on vient de voir
que les raisons produites à l’appui d’une telle hypo-
thèse ne résistent pas à la critique. Et cependant l’au-
tre alternative, soutenue par M. Halphen avec des
arguments qui à première vue paraissent tout à fait
persuasifs, est également inadmissible ; tertium datur.
Que sait-on sur les dates de composition des œuvres
de Grim et de Roger de Pontigny ? Comme le remarque
Magnüsson ?, Roger mentionne dans son prologue, à
côté du vénérable « Benedictus Cantuariensis ecclesiæ
prior », Jean de Salisbury, auquel il ne donne d'autre
titre que celui de « vir illustris ». Magnüsson en conclut
que Roger a écrit sa biographie de saint Thomas avant
l'élection de Jean au siège épiscopal de Chartres, laquelle
1. Revue Historique, CII, p. 39-40.
2. Thomas Saga, II, p. LXXXV.
104 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
eut lieu en juillet 11761. Or, l'éditeur de la Thômas
Saga n'avait pas remarqué que dans le corps de son
ouvrage ? Roger de Pontigny parle de « magistrum
Johannem Saresbiriensem, qui postea Carnotensis epis-
copus fuit ». (Ce fait a également échappé à Morris et
à Dom L’Huillier, qui reproduisent tous les deux le
raisonnement de Magnüsson ?, aussi bien qu'à M. Hal-
phen) 4. Quand même cette phrase serait une addition
ultérieure, due à quelque copiste, — ce que rien n’in-
dique 5, — la mention de Benoît comme prieur de la
Sainte-Trinité prouve que le travail de Roger est pos-
térieur au poème de Guernes. Benoît, qui fut élu abbé
de Peterborough au mois de mai 1177, avait succédé
au prieur Eudes, devenu abbé de la Bataille, en juillet
1175 6. Or, on a vu plus haut que le poème du clerc de
Pont-Sainte-Maxence fut composé pendant qu'Eudes
était encore prieur de la Sainte-Trinité. Il est donc
impossible que Roger ait été le modèle de Guernes ;
au contraire, c’est celui-ci qui a été consulté, à côté
d’autres sources, par Roger de Pontigny. Sur ce point
Magnüsson, Morris et Dom L’Huillier avaient par
. Rad. de Diceto, I, 410; Gerv. de Cantorbéry, I, 250.
. Materials, IV, p. 68.
. Morris, p. xvint ; L’Huillier, I, 419.
LAID A4
5. Il est évident que l’auteur lui-même croit écrire un cer-
tain temps après la rédaction de l'ouvrage de Jean. Cf. sa pré-
face (p. 2) : « .… Johannes Saresberiensis. compendiario (ut
ipse asserit) utens sermone, ne illa scilicet quæ tunc temporis
notissima et vulgata habebantur diffusius et expressius prose-
quens, non tam necessarius quam superfluus videretur... »
6. Cf. ci-dessus, p. 91.
R D ND +
DE SAINT THOMAS BECKET 105.
conséquent raison, bien que leurs propres arguments
fussent sans valeur.
De ce que nous venons de constater, il résulte que
l’œuvre de Roger date de la seconde moitié de 1176:
ou du commencement de 1177.
En ce qui concerne Édouard Grim, je partage la
manière de voir de M. Halphen. Il est extrêmement
improbable que cet auteur, qui avait été témoin oculaire
de la fin tragique de Becket et y avait même joué un
rôle mémorable, se soit astreint à traduire, même pour
cette partie de la biographie du saint, le récit d’un
trouvère français qui, lui, ne connaissait ces événe-
ments que de seconde maïn. Et pourquoi, si Grim pro-
cédait de Guernes, aurait-il laissé dans le vague un grand
nombre de noms de personnes et de localités que don-
nent aussi bien le poète français que Roger de Pon-
tigny ? Pourquoi aurait-il omis d’autres détails (sur
l’assemblée de Northampton, sur la fuite de Becket,
etc.) qui figurent chez les deux autres, ou que Guernes
a en commun avec Guillaume de Cantorbéry (cf. plus
loin) ? Il est donc de toute évidence que c’est Guernes
qui a utilisé Grim !.
Il est vrai qu’on a voulu placer la composition de la
Vita sancti Thomæ de Grim entre 1175 et 1177, pour
cette raison que l’auteur y raconte le pèlerinage que fit
1. Si, malgré tout, il restait encore des doutes à ce sujet chez
quelque lecteur, je me permets de le renvoyer aux chapp. IV
et V de l'introduction de mon édition du poème de Guernes.
Voyez aussi mon article Sur l'authenticité de deux passages de
la Vie de saint Thomas le Martyr par Guernes de Pont-Sainte-
Maxence, dans Neuphilologische Mitteilungen, XX (1919),
p. 64-76.
106 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Henri II au tombeau du martyr le 12 jullet 1174, et
qu'il mentionne Benoît comme étant prieur de la Sainte-
Trinité 1. Or, ces deux faits se rencontrent dans les
dernières pages de l’ouvrage, qui ont évidemment été
ajoutées après coup. C’est là une observation qui a
été faite déjà par E. Étienne ?. À mon avis, il est hors
de doute que le texte de Grim s’arrêtait d’abord à la
fin du chap. 88, dont voici les derniers mots : « — — Qui
est cum Patre et Spiritu Sancto Deus benedictus in
sæcula. Amen. Explicit passio sancti Thomæ martyris. »
Vient ensuite une première addition, chap. 89-93, rela-
tant la fermeture de la cathédrale de Cantorbéry et
l'oppression des moines par les ennemis de l'archevêque,
la rébellion du « jeune roi » contre son père, la pénitence
de celui-ci et sa victoire sur les insurgés. Le chap.
93 se termine ainsi : « Hinc nos tibi, martyr insignis,
fructum labiorum et laborem manuum immolamus,
orantes ut sicubi nostra lineas veritatis excessit oratio,
tua sancta intercessione et meritis indulgentiam conse-
quamur et vitam. Amen. » Enfin les chap. 94 et 95
constituent une seconde addition ; ils racontent com-
ment, par une vision, le saint réconcilia le roi avec le
prieur Benoît. Le dernier chapitre finit d’une façon
plutôt brusque : « Aliter alii hinc dixerunt, sed sic fuit
visio ». M. Halphen est en somme du même avis que
E. Étienne et moi, sauf en ce qu’il ne parle que
d’une seule addition %. Ce critique émet la supposition
1. Magnüsson, II, p. LxxxI1; Morris, p. xvir; L’'Huillier,
À, 420.
2. Vie saint Thomas le Martir, p. 90.
3. Revue Historique, CII, 43.
DE SAINT THOMAS BECKET 107
que le texte primitif de Grim pourrait être sensiblement
plus ancien que ces suppléments. Je le pense aussi,
En fait, le poème de Guernes de Pont-Sainte-Maxence,
composé de 1172 à 1174, suit presque pas à pas, et dès
le début, le récit de Grim. Il me paraît donc indubitable
que la Vita d'Édouard Grim, dans sa forme primitive,
a été composée dès 1171-1172 1.
Aiïnsi, Guernes a suivi Grim, et il a été lui-même
suivi par Roger de Pontigny. De cette façon s'explique
le parallélisme mentionné plus haut (p. 103). Que
le texte du poète français se rapproche tantôt de l’un,
tantôt de l’autre, que ce soit quelquefois difficile de
dire s’il ressemble davantage à Grim ou à Roger, rien
de plus compréhensible, puisqu'il copie l’un et est
copié par l’autre.
Cette constatation rend également raison d’un fait
inconnu à M. Halphen : c’est qu’en plus d’un passage
où les manuscrits du poème de Guernes présentent
deux leçons différentes, Grim est d’accord avec l’un
des deux groupes de manuscrits, Roger avec l’au-
tre ?. À son tour, ce fait exclut la possibilité de ce que
1. Les lignes où, à la fin du chap. 75, Grim déclare le roi Henri
innocent du meurtre de Becket, ne peuvent guère avoir été
écrites avant le 21 mai 1172 (cf. plus haut, p. 101).
2. En voici des exemples.
V. 431-2 H (B manque) : Dunc enveia li reis a Seinte Ternité
Treis eveskes, ki sorent mult de sa
volenté.
Les mss. PWC portent Dous evesques. Cf. Grim, p. 366 :
«tres episcopos destinavit Cantuariam » ; Roger, p. 14 : «Missis
igitur duobus episcopis ». (Notre texte, vv. 457-8, et Roger,
p. 16, ne mentionnent que les évêques de Chichester [Hilaire] et
108 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Guernes et Roger dériveraient, indépendamment l’un
de l’autre, d’une source commune, autre que Grim.
Mais d’un autre côté, comment se fait-il que Guernes
soit de temps en temps plus complet, plus précis que
Grim et Roger, qu’il les contredise même tous deux sur
des points de détail ? 1 Ou que, dans d’autres cas, les
d’Exeter [Barthélemy], mais le chroniqueur Gervais de Can-
torbéry (I, 169) donne le troisième, Gautier de Rochester).
V. 1038-1040 H (B manque) : Li reis dist que tuzdis em purreit
mes parler:
Se il ne poeit tant vers l’apostoile
ovrer
K'’en sun seel volsist les leis
enseeler ;
PWC : K'en sa buille fesist ses L. e. Cf. Grim, p. 384 : « … ut
sigillo suo leges regni mei consignet et sanciat auctoritate » ;
Rog., p.37 : «… bulla propria consuetudines. confirmaret ».
V. 1978-1980 BH : Tuit s’en erent fui e clerc e che-
valier ;
N'en i trovast pas sis, s’il en eüst
mestier,
Kar la poür del rei les out fait.
desfuchier ;
PWC : N'en it. pas dis. Cf. Grim, p. 399 : « … cum de tam
numerosa familia sua non amplius quam sex servientes inve-
nisset » ; Rog., p. 52 : «.… vix decem ».
1. Halphen, Z. c., p. 42. — Voici des cas où Guernes est plus
complet que Grim et Roger. Vv. 301-330 : L’anecdote de Tho-
mas soupçonné d'être l’amant d’Avice de Stafford ne se lit ni
dans Grim ni dans Roger. Par contre elle est donnée par Guil-
laume de Cantorbéry (p. 6), qui pourtant n'indique ni le nom
de la dame ni celui de Vivien. — Vv. 741-750 : Guernes seul
parle de la résignation de Thomas au poste de chancelier, pour
laquelle on peut voir, outre Guillaume de Cantorbéry, p. 12,
chap. 11, Rad. de Diceto, I, 307 (an. 1162), Math. de Paris,
IL, 218. — V. 1964 : Ni Grim ni Roger ne parlent de l'occupation
du portier ; en revanche Guill. de Cant., qui d’ailleurs est très
bref ici et ne dit rien ni du valet ni des clefs, écrit (p. 40) :
DE SAINT THOMAS BECKET 109
deux biographes latins donnent des renseignements
« Nam dum portitor quendam cædens virga officii sui curam
minus diligenter expleret, erupit. » — Vv. 2391-2555 : Guernes
est seul, — avec Guill. de Cant., p. 53-55, — à citer les articles
de Clarendon. — V. 2559 : Ni Grim (p. 404) ni Roger (p. 64)
ne donnent le nom de l’abbé de Pontigny. Toutefois il est à
remarquer que Grim omet très souvent les noms des personnes
et des endroits dont il parle (cf. Halphen, L. c., p. 41, n. 2),
et que Roger déclare ici abréger à dessein. J'ai dit déjà plus
baut (p. 78, n. 1) que pour la partie de la biographie qui traite du
séjour de Thomas en France, Roger de Pontigny est très bref. —
Voici des contradictions entre Guernes d’un côté, Grim et Roger
‘ de l’autre. Au v. 546 Guernes fait rire Thomas aux reproches
que les moines de la Sainte-Trinité lui adressent au sujet de
ses vêtements laïques, tandis que Grim (p. 368) et Roger (p. 21)
lui font verser des larmes. (Pour l’hilarité de Thomas il y a
peut-être lieu de comparer Guill. de Cant., p. 10 : « gaudens
quia... gaudens quoque.. ») — Aux vv. 2101-2 Guernes est
d’accord avec Guillaume (p. 43) pour dire que Richard de
Lucy revient de pèlerinage ; par contre Grim (p. 400) et Roger
(p. 57) disent qu’il avait été envoyé par Henri II auprès du
comte de Flandre. — D’après Guernes, v. 5180, les domestiques
de l’archevêque s'étaient déjà levés de table, lorsque les meur-
triers arrivèrent ; selon Grim (p. 430) et Roger (p. 70) ils
n’avaient pas encore fini leur dîner. — Selon Grim (p. 4365.)
et Roger (p. 77), c’est Renaud Fils-Ours qui le premier attaque
Becket et du même coup blesse Grim au bras ; aussi pour le
reste du récit du meurtre ces deux auteurs sont d'accord, sauf
que Roger donne les noms des autres meurtriers, désignés
par Grim uniquement comme « tertius miles », « quartus
miles » etc. : Guillaume de Tracy assène à Thomas deux
coups consécutifs, dont le deuxième l’abat sur le sol, après
quoi Richard le Breton lui donne le coup de grâce, en bri-
sant en même temps la lame de son épée contre le pavé.
D'après Guernes (vv. 5581-5610) Tracy frappe le premier coup,
que Grim essaie de parer, Renaud, le deuxième ; ensuite Tracy,
d’un nouveau coup, fait tomber le primat, que Richard le Bre-
ton achève en brisant son épée. (Cf. le chap. IV. Je renvoie
également à ce qui est dit, 1bid., au sujet des vv. 5291-3)-
IIO LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
identiques qui manquent dans le poème français ? 1
Cela s'explique par un fait, pressenti plutôt que démon-
tré par M. Halphen : c’est que Roger de Pontigny a eu
sous les yeux non seulement le poème de Guernes mais
aussi l’ouvrage d'Édouard Grim. « Du commencement
à la fin », dit M. Halphen, p. 42, « leurs récits se cor-
respondent très exactement pour le fond et pour la
forme (à ce dernier point de vue comparer notamment
Édouard, chap. 44, à Roger, chap. 46) ; mais celui de
Roger est presque sur tous les points, sinon plus long,
du moins plus complet, plus précis, surtout pour la
partie qui est relative au séjour de Becket en France,
qu’un moine de Pontigny était à même de mieux con-
naître qu’un Anglais ». Au sujet de cette dernière asser-
1. Aux vv. 826 sqq. Guernes raconte comment le roi voulait
faire jurer aux prélats d'observer les anciennes coutumes du
royaume ; selon Grim (p. 376) et Roger (p. 26) cette idée lui
avait été inspirée par certains « fils de Bélial » dont le poète
français ne dit pas un mot. — Lorsque le roi somme l’archevêque
de rendre compte de l’argent dépensé par lui pendant qu'il
était chancelier, Grim (p. 392) et Roger (p. 43) font répondre
à Becket que lors de son élection à l’archevêché de Cantorbéry
on lui avait donné décharge pour sa gestion de chancelier.
Guernes, Vv. 1461 sqq., ne le fait recourir à cet argument que
deux ou trois jours plus tard (vv. 1846-1850). — Guernes
raconte, aux vv. 2057-8, que Thomas, pendant sa fuite de Nor-
thampton, se loge un jour, à Lincoln, chez dan Jacob. Aussi
bien Grim (p. 399) que Roger (p. 54) ajoutent que c'était là un
ami des deux « frères blancs » qui accompagnaient l'archevêque,
renseignement que Guernes ne donne pas. — Les vv. 2066-2075
n’ont pas de correspondance dans les biographies latines ; en
revanche Guernes ne parle pas de Chicksand et du religieux
de cet endroit qui, selon Grim (p. 399-400) et Roger (p. 55),
se joignit à Becket. (Roger seul donne son nom, Gilbert).
DE SAINT THOMAS BECKET III
tion voir ci-dessus, p. 78, n. 1. Que le récit de Roger
corresponde, au moins pour le fond, à celui de Grim,
cela pourrait à la rigueur s'expliquer par le fait, —
méconnu par M. Halphen, — que Roger a utilisé Guernes
de Pont-Saint-Maxence, qui de son côté suit de très
près Édouard Grim, son modèle principal. Mais les
coïncidences textuelles entre les deux biographes
latins sont en effet si frappantes et si nombreuses
qu’elles mettent hors de doute que Roger a puisé direc-
tement dans l’ouvrage de Grim 1.
1. Cf., outre quelques-uns des passages cités dans les deux
dernières notes, les passages suivants : Grim, p. 382 : « Cum
summa itaque diligentia leges avi mei Henrici regis recordatæ
et conscriptæ publice coram omnibus recitentur » ; Roger, p. 36:
« … et foras cum clericis meis egressi recordentur legum et con-
suetudinum avi mei regis Henrici ; easque diligenter conscriptas
mihi cum omni celeritate afferant ». (Guernes, vv. 1001-3, est
très ressemblant, mais n’a rien qui corresponde aux mots
« diligenter », « cum summa dliligentia »). — Grim, p. 386 :
« Cerneres de ordine sacerdotum, diaconorum et inferioris
gradus in vehiculis trahi ad concilia » ; Roger, p. 39 : « Erant
autem quidam ex eis sacerdotes, alii vero diaconi et diverso-
rum ordinum clerici. » (Guernes, v. 1121, parle de pruveires e
diacnes, mais non des autres ordres). — En relatant la tentative
infructueuse entreprise par Becket pour s'enfuir d'Angleterre,
avant l’assemblée de Northampton, Grim, p. 389, et Roger,
p. 40, allèguent tous les deux, contrairement à Guernes (v. 1356
sqq.), comme motif le désir de l’archevêque de se réfugier auprès
du pape. Aussi pour d’autres détails les deux biographes latins
se ressemblent ici de très près ; cf. Grim, p. 390 : « .… nautæ
mutuo loquebantur dicentes : Quid agimus, transportantes
de regno inimicum regis ? »; Roger, p. 40 : « … locuti sunt
ad invicem seorsum nautæ, dicentes : Quid est quod agimus ?
Inimicum regis, quem usque ad mortem odit et persequitur,
de manibus illius educimus. » (Cf. Guernes, vv. 1361-4 ; il est
seul à nommer Adam de Cherringes. ) — Grim, p. 393 : « Cras,
112 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Pour conclure, Roger, tout en suivant la plupart du
temps Guernes de Pont-Saint-Maxence, a quelquefois
cru plus prudent de s’en tenir au texte de Grim et de
passer sous silence des détails donnés par le poète fran-
çais ; ailleurs il emprunte à Grim des renseignements
que Guernes avait omis !.
inquit, vita comite... assistam »; Roger, p. 44 : « Cras, Deo
volente, si vita comes fuerit, præsens adero. » (Cf. Guernes,
v. 1534.) — Grim, p. 394 : « Interim nunciatur viro sancto ab
his qui consilio regis interfuerant.…. » ; Roger, p. 48 : « Interim
nuntiatur archiepiscopo a quibusdam amicis et fidelibus suis
qui erant de consilio regis. » (Cf. Guernes, v. 1708-09.) — Grim,
p. 404 : « … in parentes fugitivi furor regis debacchatus est ».
Roger, p. 64 : « in suos inaudito crudelitatis genere debac-
chatus est ». (Cf. Guernes, v. 2573.) — Grim, p. 433 : « Quisquis
sanctæ Romanæ sedis instituta vel Christi ecclesiæ jura violare
præsumpserit, et non venerit ultro satisfaciens, qaisquis ille
fuerit, non parcam, nec morabor ecclesiastica censura corripere
delinquentem » ; Roger, p. 73: « Siquisinaliquo jura ecclesias-
tica temeraverit, et satisfacere contempserit, nullius expectata
licentia justitiam faciam ». (Cf. Guernes, v. 5337-8). — Je
relèverai spécialement le passage suivant, qui correspond à
Guernes, v. 5298. Le texte de Grim, p. 432, porte : « Ab hoc die
nemo inter me et ecclesiam meam mare videbit ». (C’est la
réponse de l’archevêque aux chevaliers qui le somment de se
rendre auprès du roi, en Normandie. ) Certains manuscrits
offrent la leçon, visiblement erronée : « nemo me inter eccle-
siam meam et mare videbit ». Roger écrivant, p. 72 : « Nun-
quam, ait, ab hac ora et deinceps inter ecclesiam meam et mare
inveniar », il est évident qu’il a eu devant les yeux un manus-
crit de Grim qui présentait la leçon fautive que je viens de citer.
1. Guernes et Grim ne sont d’ailleurs pas les seules sources
de Roger de Pontigny. Dans sa préface celui-ci mentionne la
biographie de Becket due à Jean de Salisbury, en en critiquant
la brièveté : « Porro aliqua de beati viri vita et actibus pre-
tiosæque mortis ejus triumpho vir illustris Johannes Sares-
beriensis claro quidem et fideli sed admodum succincto edidit
DE SAINT THOMAS BECKET IX3
Guernes a-t-il été le modèle ou le copiste de Guil-
laume de Cantorbéry ? La réponse à cette question n’est
pas douteuse. À priori il est bien peu vraisemblable
qu'un moine de Cantorbéry, témoin de la fin sanglante
de son archevêque, se mette à copier le récit d’un
étranger qui n'a pas lui-même assisté aux événements
tragiques qui leur ont mis, à l’un et à l’autre, la plume
à la main. D'ailleurs, comme M. Halphen l’a déjà fait
eloquio ; in quo, etsi devotioni fidelium plurimum profuit,
ad plenum tamen minime satisfecit,.. » (p. 2). Aussi les emprunts
qu’il y a faits sont-ils assez rares ; je n’en ai trouvé d’assurés que
les suivants : Roger, p. 11, 1. 25-7, cf. Jean, p. 304, 1. 15-18
(cf. aussi Guillaume de Cantorbéry, p. 4-5) ; Roger, p. 20, 1. 23-
35, cf. Jean, p. 307, 1. 18-29 (cf. aussi l’Anonyme de Lambeth,
p-. 89-90 ); Roger, p. 33, L. 33-4, cf. Jean, p. 311, 1. 19 (de même
l’Anon. de Lambeth, p. 103, 1. 4). Quelquefois il est impossible
de dire avec certitude si Roger a utilisé Jean ou Guillaume de
Cantorbéry (sur le rapport desquels nous aurons à revenir
plus loin). Ainsi Roger parle, p. 18, 1. 21-5, du cardinal-légat
Henri de Pise comme ayant persuadé à Thomas Becket d’accep-
ter l’archiépiscopat, tandis que Guernes (v. 486) donne le même
rôle à Henri, évêque de Winchester ; Grim ne dit rien à ce sujet,
mais Guillaume, p. 8, Jean, p. 306, et l’Anonyme de Lambeth,
p. 68, sont d’accord avec Roger pour nommer Henri de Pise,
quoique, à vrai dire, ils semblent placer l'intervention de ce
prélat à un moment antérieur. Cf. aussi Roger, p. 19, 1. 6 du
bas et suivv., à Guillaume, p. 10, 1. 5-7, et à Jean, p. 306,
1. 24-5. Dans d’autres cas il semble que Roger ait puisé direc-
tement dans Guillaume ; cf. Roger, p. 17, 1. 18-19, et Guillaume,
p. 9, 1. 12 (Guernes, v. 478) ; Roger, p. 18, 1. 17-19, et Guillaume,
p. 7, 1. 15-18 (Jean de Salisbury, p. 306, 1. 1-4, est très ressem-
blant mais ne se sert pas de l’expression « duobus dominis
servire » [Év. de Math., VI, 24], commune aux deux autres) ;
Roger p. 51, 1. 18-19, et Guillaume, p. 39, 1. 20-1 (Guernes,
V. 1904). Mais à la rigueur ces cofncidences ne sont guère
probantes.
Walberg 8
I14 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
remarquer !, les passages de Guernes qui concordent
avec Guillaume n’ont, le plus souvent du moins, pas
de pendant chez Grim. Pourquoi, si Guillaume suivait
le poète français, aurait-il choisi, pour les traduire,
justement ces passages-là ? J'ajouterai des preuves
d’un autre ordre. Aux vv. 4771 sqq. Guernes parle
d’une assemblée de prélats et de barons convoquée par
le jeune roi Henri en décembre 1170. Certains évêques
n'avaient pas été invités à y prendre part : c’étaient,
selon Guernes, ceux de Winchester, d'Exeter, de Wor-
cester et d’Ely. À propos de ce dernier le poète ajoute
qu'il « n’i out cure d’estre ». Or en réalité le siège épis-
copal d'Ely était en ce moment-là vacant. L'évêque
_ Néel étant mort le 30 mai 1160 ?, son poste resta inoccupé
jusqu’en 1173, où le roi y fit placer l’ennemi acharné
de Becket, Geoffroi Ridel, archidiacre de Cantorbéry *.
Guernes a donc commis une erreur ; d'ou provient-elle ?
Guillaume de Cantorbéry mentionne (p. 106) comme
absents de l'assemblée en question, outre les évêques
de Winchester, d'Exeter et de Worcester, « [epis-
copus] Helmaniensis ». Il désigne ainsi l’évêque de
A
Norwich 4 dont la résidence était anciennement à
1. L.c., pp. 40 et 44. Cf. aussi ci-dessus, p. 108, n. 1.
2. Voir Monasticon Anglicanum, 1, 462.
3. Cf. la note au v. 1058 de notre poème.
4. Guillaume « Turbo», 1146-20 janvier 1174; cf. Gerv.
de Cantorbéry, I, 130 et 246. Que ce prélat ait été exclu du con-
cile , cela s'explique par le fait que, à l’imitation des évêques
de Winchester et de Worcester, il n'avait pas assisté au cou-
ronnement du « jeune roi », le 14 juin 1170, et qu'il avait,
déjà l’année précédente, refusé de se conformer aux ordres du
roi. Cf. R. de Torigni (éd. Delisle), II, 18 ; Materials, VII, 176.
DE SAINT THOMAS BECKET I15
Elmham !. Le clerc de Pont-Sainte-Maxence, à qui ces
circonstances étaient inconnues, croyant que « Hel-
maniensis » était pour «(H)eliensis », a introduit dans
son récit un « evesque d’Ely » alors inexistant. — Voici
un autre cas, en partie analogue au précédent. Dans
la relation que Guernes donne de la mort |de Becket,
figurent quatre chevaliers inconnus qui, selon notre
auteur, suivirent de loin les quatre meurtriers, quand
ceux-ci se rendirent du palais archiépiscopal à la cathé-
drale, et les rencontrèrent dans le cloître, alors que, le
meurtre accompli, les malfaiteurs retournaient par le
même chemin. Ces « quatre autres chevaliers », qui ne
jouent aucun rôle dans le drame, qui n'apparaissent
qu'une seule fois et d’une façon tout à fait inattendue
(vv. 5472-5), ne sont mentionnés dans aucun autre
texte. Eux aussi doivent leur existence, dans le poème,
à une phrase mal comprise de Guillaume de Cantorbéry.
Celui-ci, après avoir relaté la fin sanglante de Becket,
passant à raconter l’outrage commis sur le corps ina-
nimé de l’archevêque par Hugues de Horsea ?, s’ex-
prime de la façon suivante (p. 135) : « Necdum satura-
batur impietas; nam quatuor aliis irrumpentibus
(sic; corr. erumpentibus), unus scelus renovans, et
minis hostiliter funus infestans, vacuo vertice mucro-
nem infixit ». Ces quatuor alii étaient évidemment les
meurtriers, par opposition à Hugues ; mais il est clair
1. Cf. Monasticon Anglicanum, IV, 1. — C'est pour une cause
analogue que, dans les chroniques anglaises de cette époque,
l’évêque de Coventry est souvent appelé « episcopus Cestrensis »
(de Chester).
2. Voir dans notre poème, vv. 5031-5.
116 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
que le poète français a cru qu'il s'agissait de « quatre
autres » que les malfaiteurs. (Cette erreur s'explique
d'autant mieux, si le texte qu'il avait sous les yeux
contenait déjà la leçon fautive iyrumpentibus.) Il est
donc manifeste que c'est Guernes qui a copié Guil-
laume, de même qu'il a copié Édouard Grim ; seule-
ment ses emprunts à Guillaume sont moins nombreux
que ceux qu'il a faits à Grimt.
Guillaume de Cantorbéry est par conséquent anté-
rieur à Guernes. Celui-ci ayant terminé son poème dans
la seconde moitié de 1174, il en résulte que l’œuvre de
Guillaume a été composée entre juin 1172 ? et l'automne
de 11745. Comme du reste rien n'indique que les pas-
1. M. Halphen va trop loin en disant (Rev. Hist., CII, p. 44)
que « les seuls passages de Guernes qui soient en rapport avec
l’œuvre de Guillaume sont tous des passages qui n’ont leur
équivalent ni chez Édouard Grim ni chez Roger de Pontigny ».
En fait, les ouvrages de Grim, de Guernes, de Roger et de
Guillaume sont en grande partie parallèles ; même là où Guernes
se rapproche le plus de ce dernier, on trouve plus d’une fois,
non seulement dans Roger mais aussi dans Grim, le même
incident, quoique relaté d’une façon légèrement différente ow
avec moins de détails ; cf. mon édition de Guernes, Introd.,
chap. IV. Dans l’article cité plus haut, p. 105, n. 1, j'ai étudié
deux cas particulièrement intéressants, où Guernes, pour
raconter certains événements, reproduit d’abord l’un, puis
l’autre de ses principaux modèles, Grim et Guillaume de Can-
torbéry, bien que, en substance, ils disent la même chose.
2. Cf. plus haut, p. 100.
3. Ajoutons que Guillaume, en relatant, p. 105 sqq., l’am-
bassade entreprise à la demande de Thomas Becket par le prieur
Richard de Douvres, en décembre 1170, ne fait aucune allu-
sion au fait que celui-ci succéda en 1174 au saint sur le siège
primatial de Cantorbéry, où il fut installé le 5 octobre de cette
année. Cf. ci-dessus, ip. 59, n.
DE SAINT THOMAS BECKET IT7
sages que Guernes doit à Guillaume, aient été ajoutés
à la dernière minute, et que d’un autre côté Guillaume,
à en juger par son prologue, n’a commencé sa biogra-
phie de Thomas que quelque temps après avoir entrepris
la rédaction du recueil de ses miracles, on ne risque
guère de se tromper en faisant dater la Vita du moine
de Cantorbéry de l’année 1173 (ou du printemps de
1174).
Je viens de dire 1 que les récits de Grim et de Guil-
laume de Cantorbéry se ressemblent sur bien des points.
Celui-ci aurait-il puisé dans celui-là, qui doit lui être
antérieur de quelques mois, au moins ? Il est certain
que le parallélisme va quelquefois assez loin, quoique
l’ouvrage de Guillaume soit considérablement plus cir-
constancié que celui de Grim. Aïnsi ces deux biographes
sont seuls (avec Guernes de Pont-Sainte-Maxence,
vv. 751-770, et Roger de Pontigny) à parler de l'incident
de « l’Aide au vicomte » ; en racontant ce qui se passa
à l'assemblée de Clarendon (Guernes, vv. 921-1030),
ils mentionnent tous deux les différentes interventions
des évêques de Salisbury et de Norwich, des deux
comtes [de Leicester et de Cornouaille] et des deux
templiers ; à propos de la légation apostolique que
Henri II avait demandée pour l'archevêque d’York,
les deux auteurs s'expriment d’une manière si peu claire
qu’aussi bien Guernes (vv. 1073-1080) que des critiques
modernes ont pu croire que le pape aurait nommé légat
le roi lui-même ; dans les relations qu'ils donnent des
INPADTÉC. NT:
118 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
événements de Northampton, ils commettent la même
erreur au sujet de l’appel interjeté par Becket et le
contre-appel de Gilbert Foliot (cf. la note aux vv. 1755-
9), sans parler d’autres détails de la même assemblée
pour lesquels ils concordent plus ou moins, en s’éloi-
gnant de Fitz-Stephen et de Herbert de Bosham (qui
avaient été présents tous deux en cette occasion mémo-
rable). Cependant les coïncidences frappantes sont
rares, et il n’y a guère une seule ressemblance textuelle.
Il me paraît donc plus probable qu'ils ont eu, en partie,
les mêmes sources d’information orale ou qu'ils se sont
consultés mutuellement, pendant qu’ils travaillaient
l’un et l’autre à leurs œuvres respectives.
A ce propos, revenons un instant à l’ouvrage de Fitz-
Stephen. Comme je l’ai montré aiïlleursi, cette bio-
graphie, très complète et en général digne de foi, a
probablement été composée entre le printemps de 1173
et l'automne de 1174. Ainsi elle a dû être terminée avant
l’achèvement du poème de Guernes de Pont-Sainte-
Maxence. Y a-t-il des traces indiquant que le poète
français l'ait connue ? Il est certain que les deux ouvra-
ges s’éloignent considérablement l’un de l’autre. D’au-
tre part, il y a entre eux quelques coïncidences qui
pourraient n'être pas fortuites. Aïnsi les vers suivants
de Guernes, qui ne sont pas empruntés à ses modèles
ordinaires, Grim et Guillaume de Cantorbéry, s’accor-
dent, plus ou moins, avec le texte de Fitz-Stephen :
261-2, 276, 1455, 1465, 1556-1560, 1646-1653, 1671,
1769-1770, 2098, 2676-2680, 4276-4280, 4441-4540,
1. Ci-dessus, p. 58, n. 2, et p. 73, n. 1.
DE SAINT THOMAS BECKET 119
5171-5, 5186-5200, 5348-5350, 5706-5711, 5861-5870
(voir au chap. IV). Cependant dans plusieurs de ces
cas la ressemblance est bien imparfaite 1 ; dans d’autres
les deux auteurs, en relatant le même incident, le placent
en des occasions différentes ?. Je n’ose donc pas affir-
mer que Guernes ait utilisé Fitz-Stephen. Peut-être
ses informations proviennent-elles, dans les cas cités,
de sources orales, comme elles le font assurément dans
bien d’autres cas à.
Examinons maintenant les rapports de Jean de
Salisbury, de Guillaume de Cantorbéry et de l’Anonyme
de Lambeth entre eux. On se rappelle que selon M. Hal-
phen c’est Jean qui serait le modèle des deux autres 4.
Voici son argumentation, que je cite textuellement 5 :
« On s'explique mal qu’un écrivain de valeur, comme
l'était Jean de Salisbury, qu’un des plus intimes com-
pagnons du saint ait compris sa tâche à la manière d’un
. Vv. 1671, 1646-1653, 2082, 4441-4540, 5186-5200.
. Vv. 276, 1769-1770, 4276-4280.
. Voir mon édition de Guernes, introd., chap. V.
. Cf. ci-dessus, p. 94. — Robertson est du même avis,
au moins en ce qui concerne Jean de Salisbury et l’Anon. de
Lambeth (Materials, IV, p. XIV). Je ne vois pas qu'il se soit
prononcé sur les rapports de Jean avec Guillaume de Cantor-
béry. Pour l'opinion de L’Huillier au sujet de ces deux bio-
graphes, voir plus haut, p. 100. Aüïlleurs (0. c., 1, 423) L'Huil-
lier dit tout court que l’Anon. de Lambeth « suit parfois Guil-
laume et Jean de Salisbury ». — E. A. Abbott (Si. Thomas of
Canterbury, 1, 14, 21, 129, n. 5) émet le même avis que M. Hal-
phen, sans toutefois alléguer de preuves.
5. Revue Hist., CII, p. 38.
R CO D =
I20 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
vulgaire compilateur ; on s'explique mal aussi qu’un
travail fait dans de semblables conditions ait joui d’une
vogue que la plupart des autres biographes sont una-
nimes à attester. À supposer d’ailleurs que Guillaume
ait été l'original où Jean a puisé, comment eût-il pu
commettre sur des faits que Guillaume rapporte tout
au long des erreurs que ce dernier a su éviter 1 ? Ses
souvenirs ont pu le tromper ; mais on admettra diff-
cilement qu'il ait dénaturé des faits dont il avait
sous les yeux un récit fidèle. Enfin, en ce qui con-
cerne le meurtre de Thomas Becket (chapitres 22-28),
Jean a simplement inséré dans sa biographie le texte
d'une lettre? qu'il avait écrite quelques mois après
l'événement, probablement au printemps de l’année
1171 et,.en tout cas, avant le 21 mai 1172. Ici, c’est
1. « Quand il eut appris la fuite de Thomas, le roi d’Angle-
terre dépêcha des ambassadeurs à la cour pontificale, alors à
Sens, pour tâcher de gagner le pape à sa cause ; après un échec
complet, les ambassadeurs quittèrent Sens en toute hâte sans
vouloir attendre l’arrivée de l'archevêque, qui survint trois
jours plus tard. Guillaume de Canterbury a présenté correcte-
ment ces faits (livre I, chap. 36) ; Jean (chap. 19) les a boule-
versés et a placé l’arrivée de Thomas Becket, son absolution et
même sa retraite à Pontigny avant la venue de l’ambassade
anglaise ».
2. « Materials, t. VII, 462 ». [Cf. Robertson, 1b1d., t. II,
p. XLI!].
3. « La lettre est écrite après que l’accès au tombeau du
« martyr », interdit au lendemain du meurtre, a été à nouveau
autorisé, soit après le 2 avril 1171 (voir l'édition citée, p. 469,
1. 6) : elle est antérieure à la canonisation (21 février 1173),
qu’elle réclame (ibid., p. 470, 1. 2), et antérieure également à
l’abrogation de l’acte par lequel le roi avait interdit de quitter
l'Angleterre autrement que pour venir le trouver (voir 2b1d.,
DE SAINT THOMAS BECKET 121
donc bien à lui que remonte la paternité des passages
reproduits chez Guillaume, et il est difficile de ne pas
admettre qu’il en soit partout ainsi. Pour cette même
raison, on n'hésitera guère à considérer Jean comme
le modèle dont l’Anonyme de Lambeth s’est servi pour
composer sa biographie, puisque l’Anonyme n’écrivait
qu'après le 21 mai 1172! et que les rapports de son
œuvre avec celle de Jean portent sur tous les chapitres,
aussi bien sur ceux qui sont relatifs à la vie du saint
que sur ceux qui racontent son meurtre (chap. 22-
28 de Jean) ».
Ce raisonnement paraît au premier abord bien
séduisant. Tout bien pesé, je crois pourtant qu’il est
faux. D'abord, quant à la prétendue vogue du tra-
vail de Jean, je ne vois, parmi les biographes contem-
porains, que son continuateur Alain de Tewkesbury
et Roger de Pontigny qui en aient parlé, et dans les
deux cas c’est surtout pour regretter la trop grande
brièveté du savant évêque de Chartres. Il est vrai que
le compilateur du Quadrilogus, Élie d'Evesham, et
d’autres écrivains postérieurs? ont cité l’œuvre de
Jean, mais c’est sans doute, dans une grande mesure,
à cause de son rang élevé et de la renommée dont il
p. 470, 1. 2). Or cette interdiction fut levée le 21 mai 1172,
quand le roi fut réconcilié avec l'Église (voir notamment
Materials, t. VII, p. 519, 1. 14) ».
1. « Il mentionne (chap. 53, dans Materials, t. IV, p. 143) la
réconciliation du roi avec l'Église ».
2. Tels que Robert de Torigni, II, 96 ; Gervais de Cantorbéry,
II, 226 ss., 301 ; Gesta regis Henrici secundi, I, 8, 10.
3. « Dignitate prior est, quia episcopus, Joannes Carno-
tensis » ;: Thomas de Froidmont (« Anonymus qui se decimum
122 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
jouissait pour son caractère et ses autres écrits. D'après
M. Halphen, Jean aurait commis des erreurs sur des
fait présentés correctement par Guillaume de Cantor-
béry. Or on a vu que le critique n’en cite qu’une seule ?,
et à mon avis elle ne prouve rien. Il faut se rappeler
que le récit de Jean est très court ; la fuite de Thomas,
les six années d’exil et le retour du primat en Angle-
terre, tout cela y occupe moins de trois pages. ? Voici
comment Jean raconte les événements en question :
« (Et cum potiores vectores non haberet ad manum,
in fragili cymbula a duobus sacerdotibus trajectus
est in Flandriam, paucis aliis navigium potius impe-
dientibus quam aliquam solatii vel auxilii ferientibus
opem.) Actus ergo in exsilium Christi confessor, a domi-
no papa Alexandro Senonis honorifice susceptus, et ab
eo in monasterio Pontiniacensi commendatus est. Sed
appellat » ; xi11e siècle), dans Migne, Patrologia Latina, t. 190,
col. 265. (D’après Dom L’Huillier, Saint Thomas de Cantoyr-
béry, I, p. 415, le moine de Froidmont et le compilateur anonyme
en question seraient deux personnages distincts. Il ne paraît
pas avoir lu bien attentivement ce qu’en dit le chanoine Robert-
son, Materials, t. II, p. XLVI et LIV sqq.)
1. Ci-dessus, p. 120, n. 1.
2. Jean de Salisbury, qui certainement connaissait mieux que
personne tous les détails de la lutte de Becket pendant son long
exil, qu’il partagea lui-même; Jean, dont les lettres sont,
jointes à celles de l'archevêque, la meïlleure source d’infor-
mation qu’on possède pour cette période du conflit, ne consacre
dans sa biographie du primat qu'environ soixante-quinze
lignes, — qui, nous le verrons tout à l’heure, ne sont même pas
toutes originales, — à ces six années, si dures et, malgré leur
monotonie apparente, si mouvementées ! Cela est presque
inconcevable, mais cela est. Pour l'explication du fait voir
plus loin, p. 1285.
DE SAINT THOMAS BECKET 123
rex Anglorum episcopos et proceres suos ad Roma-
nam ecclesiam destinavit, multa promittens dummodo
legati mitterentur, qui causam Cantuariensis archie-
piscopi, quam instantissime remitti postulabat, omni .
appellatione remota definirent. Videbatur enim quod
cardinales flecti possent, et testium copia in omni
causæ articulo facillime procurari. Sed, cum se in hac
petitione redeuntibus nunciis didicisset fuisse repul-
sum, ecclesiam et omnia bona archiepiscopi et suorum
præcepit confiscari » !, C’est tout. On peut, avec Roger
de Pontigny ?, trouver le récit de Jean de Salisbury
insuffisant, il me semble injuste de dire qu’il ait dénaturé
les faits. Cette circonstance que, dans un récit histo-
rique, ce qui concerne directement le héros du récit
est exposé tout de suite, avant la relation d’autres
incidents, n'implique pas nécessairement que ce soit
là l’ordre chronologique des événements. Je ferai
remarquer, d’ailleurs, que l’Anonyme de Lambeth
raconte la fuite de Thomas à peu près de la même
façon : « Nec multo post ad aptum maris locum occulte
rediens, navi conscensa, prospere navigavit in Flan-
driam ; inde viam carpens ad dominum papam Alexan-
drum, qui tunc Senonis residebat. Quem petebat, ut
judicem haberet, ut etiam periculosæ promissionis
peteret veniam, et præsertim ecclesiæ reformaret
statum »%. Ce n’est qu’ensuite qu'il parle des ambassa-
deurs anglais et de leur insuccès à la cour pontificale,
où ils vont dénoncer «archiepiscopi nondum tamen
1. Materials, t. II, p. 313.
2. Cf. ci-dessus, p. 112, n. I.
3. Materials, t. IV, p. 106.
124 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
præsentis imprudentiam et præsumptiones » ! Jean de
Salisbury a trop grande hâte d'en venir à ce qui l’inté-
resse surtout, c’est-à-dire le martyre de Thomas ?, pour
penser à relever spécialement ce détail, insigmifiant
pour lui, que l'ambassade royale était arrivée à la cour
papale avant l'archevêque lui-même.
Le plus important des arguments de M. Halphen
c’est évidemment celui qu’il allègue en dernier lieu’,
et qu’il tire du fait que la dernière partie de la biogra-
phie de Jean est identique à une lettre adressée, peut-
être dès 1171, par Jean à l’évêque de Poitiers. Or, si
l’on compare le récit du meurtre donné par Jean à la
partie correspondante de l’œuvre de Guillaume de Can-
torbéry, on voit qu'ici la ressemblance, qui n’est d’ail-
leurs pas complète, se limite en réalité aux dernières
paroles du martyr 4 et à la citation de l'Évangile de
Jean, XVIII 8 (« Si me quæritis, sinite hos abire ») 5.
Mais, outre que Guillaume et Jean étaient tous deux
présents — comme Grim et l’Anonyme de Lambeth —
à la tragédie du 29 décembre 1170 6 et ont pu entendre
1. Tbid., p. 107.
2. Cf. ci-dessous, p. 129.
3. Voir plus haut, p. 1205.
4. Jean, p. 319, 320, Guillaume, p. 133.
5. Jean, p. 320, Guill., p. 135. Ces détails se retrouvent
encore chez Grim et l’Anon. de Lambeth; cf. plus loin, p. 125,
n'2;/etD: 127, n°2.
6. On a voulu révoquer en doute la véracité de l’Anon. de
Lambeth sur ce point, pour cette raison que la préface de son
œuvre, le seul endroit où il dise avoir assisté en personne au
meurtre de Becket, se trouve également, dans un manuscrit
d'Oxford, attachée à un fragment d’une tout autre biographie
DE SAINT THOMAS BECKET 125,
de leurs propres oreilles les répliques échangées entre
l'archevêque et ses meurtriers, il me paraît certain
qu’au sujet des derniers instants de Thomas une tra-
dition solide s’est de bonne heure formée parmi les
clercs du défunt et les moines de la Sainte-Trinité, qui
ont dû raconter, des centaines de fois, ces tristes événe-
ments aux innombrables pèlerins qui ne tardèrent pas.
à affluer à Cantorbéry. Au surplus, Jean de Salisbury,
ayant eu soin de garder une copie de la lettre qu'il avait
envoyée à son ami l’évêque de Poitiers, a pu la montrer
aussi bien à Guillaume qu’à l’Anonyme de Lambeth,
à Édouard Grim, à Benoît et à beaucoup d’autres. Il
est intéressant de remarquer qu'entre les ouvrages de
Grim et de Jean, malgré l'identité, du moins partielle,
des faits relatés, il n’y a pas une seule coïncidence
textuelle, sauf dans les derniers chapitres, relatifs au
meurtre de l’archevêque et à ce qui le suivit. Ici, en
revanche, les ressemblances sont si nombreuses et si
frappantes 1 que j'hésite à les attribuer uniquement aux
circonstances que je viens de relever. Grim a probable-
ment lu la lettre de Jean, mais la lettre seule.
Revenons à Guillaume et l’Anonyme de Lambeth
et à leurs rapports avec Jean de Salisbury. Dans l’un
et l’autre on trouve des passages plus ou moins longs
du saint. (Voir Robertson, Materials, IV, p. xIV et 80, n. 1;
Abbott, 0. c., p. 21.) Évidemment ce n’est pas là un argument :
décisif.
1. Cf. Grim, p. 436, L. 14-18, 20, 24-5, P. 437, 1. 4-7, 10-11,
p. 438, 1. 10-16, p. 442, 1. 3-16, p. 443, L. 3-5 (Év. de Luc, VII,
22), et Jean, p. 319, 1. 21-6, 34, p. 320, l,.2,-4-7, I4-15, 20-5,
p. 321, 1. 23-9, p. 322, 1. 23-5. (Remarquer spécialement Grim,
p. 438, 1. 10-16, et Jean, p. 320, 1. 20-25.)
126 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
qui concordent, quelquefois mot à mot, avec Jean!.
Or, on remarquera que, sauf dans le récit du meurtre
de Becket, jamais le texte de Jean ne ressemble en
même temps à celui de Guillaume et à celui de l’Ano-
nyme. Si Jean était vraiment le modèle des deux
autres, ne serait-il pas incompréhensible que ceux-ci
n'eussent jamais copié les mêmes passages ? Prenons
par exemple les pages 305-307 de Jean de Salisbury.
A peu près la moitié du texte de ces pages se retrouve
chez Guillaume et l’Anonyme (cf. la note). Si l’hypo-
thèse de M. Halphen était juste, voici ce qui en résul-
terait : d’abord Guillaume emprunte à Jean quelques
lignes, ensuite l’Anonyme choisit les lignes suivantes,
puis le premier reprend, pour céder bientôt la place au
second, et ainsi de suite. Quelquefois ils partagent entre
1. Cf. d’un côté Guillaume, p. 4, 1. 10-12, et Jean, p. 303,
1. 26-7 ; Guillaume, p. 4, dernièrel. -p. 5,1. 6,et Jean, p. 304,
1 15-17, 21-6 ; Guillaume, p. 5, 1. 18-23, et Jean, p. 305, 1. 5-13 ;
‘Guillaume, p. 5, 1. 25 -p. 6, 1.2, et Jean, p. 303, 1. 13-19 ; Guil-
laume, p. 7, 1. 4-15, et Jean, p. 305, 1. 28-31, 32 -p. 306, L. 1;
‘Guillaume, p. 8, 1. 15-21, 25-6, et Jean, p. 306, 1. 5-10 ; Guil-
laume, p. 10, L. 5-7, et Jean, p. 306, 1. 24-6 ; Guillaume, p. 10,
1. 18, et Jean, p. 307, L. 7-8 ; Guillaume, p. 12, 1. 3-5, et Jean,
p. 307, L. 1-3 ; Guillaume, p. 24, 1. 6-11, et Jean, p. 311, dernière
1. - p. 312,!1. 4; Guillaume, p. 46, 1. 3 du bas -p. 47, 1. 9, et Jean,
P. 313,1. 4 du bas -p. 314, 1. 13 ; Guillaume, p. 76, 1. 14-21, et
Jean, p. 314,1. 4 du bas -p. 315, 1-7; de l’autre côté l’Anonyme
de Lambeth, p. 84, 1. 21-6, et Jean, p. 305, 1. 22-8 ; l’Anon.,
p. 86, 1. 2-3, et Jean, p. 305, L. 31-2 ; l’Anon., p. 86, 1. 11-15,
et Jean, p. 306, 1. 1-4; L’Anon., p. 88, 1. 3-1 du bas, et Jean,
P. 307, 1. 3-7 ; l'Anon., p. 89, L. 4-13, 15-p. 90, 1. 18, p. 90,
1. 24-30, p. 91, 1. 1-3, 8-0, et Jean, p. 307, L. 7-20, p. 308, 1. 7-16,
26 -p. 309, 1. 6, p. 309, L. 21-3, 28-31 ; l’Anon., p. 91, 1. 4 du
bas — p. 92,1. 21, et Jean, p. 309-310, chap. 13 ; l’Anon., p. 103,
1. 3-19, et Jean, p. 311, 1. 17-20.
DE SAINT THOMAS BECKET 127
eux une même phrase !, Guillaume prenant la pro-
position secondaire, l’Anonyme, la proposition princi-
pale. Cela me paraît absolument inadmissible. Forcé-
ment c’est Jean qui a copié les deux autres. M. Hal-
phen, qui par une argumentation à peu près semblable
a très bien démontré que Grim et Guillaume ne sau-
raient procéder tous deux de Guernes de Pont-Sainte-
Maxence, aurait sans doute, s’il y avait regardé de plus
près, été amené à une conclusion pareille dans ce cas-ci.
Hâtons-nous de reconnaître, cependant, qu'ici les choses
sont compliquées par le fait mentionné tout à l'heure,
savoir que la lettre de Jean de Salisbury qui forme la
dernière partie de sa biographie de Becket, est sans
doute antérieure aux œuvres des autres biographes,
ce qui pouvait, a priori, rendre vraisemblable l’anté-
riorité de son ouvrage en son entier.
Pour ce qui concerne cette lettre, il ne me paraît pas
nécessaire d'admettre que Guillaume de Cantorbéry
l’ait vue, bien que la chose ne soit en elle-même nulle-
ment improbable. Par contre l’Anonyme de Lambeth
semble bien l'avoir connue ?.
x-2 Jean, p.306, 1x.
2. Dans le récit du meurtre Guillaume et l’Anonyme concor-
dent deux ou trois fois entre eux et avec Jean de Salisbury ; cf.
Jean, p. 319, 1. 23-6, 29-31, à Guillaume, p. 133, 1. 17-21, et à
l'Anon., p. 131, 1. 10-12; Jean, p. 320, 1. 2 (Évang. de Jean,
XVI, 8), à Guillaume, p. 135, 1. 1-2, et à l’Anon., p. 131, L. 14-
15; Jean, p. 320, 1. 5-7 (dernières paroles de Becket), à Guil-
laume, p: 133, 1. 23-5, et à l’Anon., p. 131,1. 18-20. Pour l’Anon.
seul (ou avec Grim, voir ci-dessus, p. 125, n. 1) cf. encore Jean,
P- 319, 1. 14-19, 21-2, et l’Anon., p. 130, 1. 7-11 ; Jean, p. 319,
1. 28-0, et l’Anon., p. 131, 1. 12-13; Jean, p. 321,1. 1-5, et l'Anon.,
P. 132, 1. 28-33 ; Jean, p. 321, 1. 26-0, et l’Anon., p. 134, L. 16-10.
128 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Ce n’est pas sans étonnement, je l'avoue, que l’on
constate qu’un écrivain du talent de Jean de Salis-
bury, en retraçant l’histoire de son défunt ami et pro-
tecteur, s’est facilité la tâche en faisant de larges em-
prunts à d’autres biographes du saint. Il est vrai qu'il
s’en excuse lui-même en quelque sorte. Qu'il ait eu des
devanciers, il le reconnaît expressément, bien qu’il ne
dise ni leurs noms ni ce qu'il leur doit. Dans son pro-
logue il rend compte du but qu’il se propose et du plan
de son ouvrage. Il ne prétend pas écrire une biographie
complète du saint, « cujus ut merita clarius elucescant,
summam conversationis ejus succinctus et admodum bre-
vis sermo percurrat.» Celui qui désire connaître «gestorum
ejus seriem », n’a qu'à lire les « gros volumes » qui ont
été écrits « par lui et sur lui », c’est-à-dire ses propres
lettres et « scripta aliorum, fide plena et digna relatu,
quæ tam præsentes quam posteros, si diligenter inspi-
ciantur, ad virtutem poterunt animare »1. Plus loin?
il se qualifie lui-même d’abréviateur («compendiarius »),
et déclare encore une fois qu’il ne va pas « singula expri-
1. Materials, IT, 302. — Aïlleurs (p. 303, chap. 4) Jean paraît
s'opposer à dessein à ses devanciers. Au sujet de la façon dont
Becket avait été amené à entrer au service de l'archevêque
Thibaud, Grim (suivi par Guernes et Roger de Pontigny)
raconte, p. 361, que ce fut sur l’invitation d’un des serviteurs
du primat ; selon Fitz-Stephen (Materials, III, 15) les inter-
médiaires furent « duo fratres Bolonienses, Baldewinus archi-
diaconus et magister Eustachius, hospites plerumque patris
ejus et familiares archiepiscopi ». Par contre Jean de Salisbury
déclare formellement que l’acte de Thomas était dicté «instinctu
potius gratiæ et ducatu quam consilio amicorum aut inter-
ventu ».
2. Chap. 4, p. 3035.
DE SAINT THOMAS BECKET 129
mere », mais « colligere summam rerum et causam
martyrii ejus exponere ». Il avoue lui-même qu'il a
hâte d'arriver à la « passion » du saint !. En fait près
d’un tiers de son ouvrage est formé par la lettre dont
nous venons de parler, et qui contient le récit du meur-
tre de Becket, du pillage de son palais et de son inhuma-
tion, ainsi qu'une série de considérations sur sa mort
et sa sainteté. à
Comme je crois l’avoir démontré ailleurs, l’ouvrage
de l’Anonyme de Lambeth a été écrit à la fin de 1172
ou au début de 1173 ?. Il est donc contemporain de, ou
un peu antérieur à, Guillaume de Cantorbéry à.
1. « Stilus ad confessoris properat passionem » ; p. 316.
2. Cf. ci-dessus, p. 60, n. 3.
3. Entre Guillaume et l’Anonyme il y a certaines ressem-
blances, non seulement dans les grands traits de leurs œuvres
mais aussi dans les détails ; bien entendu, ce sont des détails qui
n’ont pas d’équivalent chez Jean de Salisbury (cf. ci-dessus).
Ainsi à propos du serment prêté par Thomas, mais retiré immé-
diatement, d'observer les coutumes du royaume, Guillaume,
p. 18, et l’Anonyme, p. 104, allèguent tous deux les exemples
de David, qui fut sauvé pour avoir faussé un serment inique,
et d’Hérode, perdu pour avoir tenu celui qu’il avait fait à la
fille d'Hérodiade. (Cf. aussi Guillaume, p. 36, où il met à peu
près les mêmes mots dans la bouche de l'archevêque, qui se
défend contre les prélats hostiles. ) — Guillaume, p. 26-7, cite
tout au long, et en donnant des références, des textes cano-
niques concernant le jugement des clercs ; l’Anon., p. 105, fait
allusion aux mêmes décrets. — En défendant la fuite de Thomas,
Guillaume, p. 40-71, et l’Anon., p. 106, rappellent les précédents
de Jacob fuyant devant Esaü, de David, de saint Paul (l’Anon.
en cite encore d’autres), et déclarent que le saint ne fuyait
point comme le mercenaire qai abandonne les brebis en voyant
venir le loup (Év. de Jean, x, 12). — Que le primat seul ait été
tué par les malfaiteurs, c’est, selon l’un et l’autre (Guill., p.134 ;
Walberg 9
130 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Il nous est facile maintenant de dater avec quelque
précision la Vita de Jean de Salisbury. Elle a été écrite
entre 1173 ou le printemps de 1174, où fut achevée la
biographie de Guillaume de Cantorbéry, et 1176. Quant
à ce terminus ad quem, il nous est fourni non seulement
par l'incipit du prologue de Jean , où l’auteur est qua-
lifié simplement de « magister », ou par les termes ambi-
gus dans lesquels son continuateur Alain de Tewkes-
bury parle de lui !, mais, d’une façon plus nette, par le
fait que Jean appelle (p. 315) Guillaume de Champagne,
qui fut installé archevêque de Reims en août 1176?,
« Willelmus Senonensis venerandus antistes ». Cette
phrase n’est pas moins probante pour avoir été emprun-
tée par Jean à la Viia de Guillaume de Cantorbéry à.
l’Anon., p. 131), un effet de la Providence divine, afin que
l'honneur des miracles qui suivirent sa mort, ne puisse pas être
attribué à un autre.
Je ne pense pas que l’un d’eux ait nécessairement lu l’ouvrage
de l’autre ; dans ce cas les ressemblances devraient être plus
nombreuses. Peut-être les auteurs ont-ils communiqué ensemble
pendant qu'ils étaient tous deux à l’œuvre. En tout cas, ce
qu’ils ont en commun ce sont des idées que les fidèles de Thomas
auront eu occasion d'émettre et de discuter entre eux bien
souvent. Quant à l’idée citée en dernier lieu, on peut comparer
un passage de Grim (p. 436) : « Quam pie suis, quam prudenter
sibi, providit martyr egregius, ne videlicet læderetur proximus,
innocens opprimeretur, ne gloriam properantis ad Christum pro-
ximi casus tristior obfuscaret ! » Ces lignes sont écrites par le
clerc qui seul osa défendre son primat contre les meurtriers,
et qui, en cherchant à le protéger contre leurs coups, fut sérieu-
sement blessé au bras.
1. Cf. Halphen, o. c., p. 38, n. 4.
2. Cf. plus haut, p. 93, n. 2.
3. P. 76; cf. ci-dessus, p. 102 et p. 126, n. r.
DE SAINT THOMAS BECKET 131
Rappelons aussi que l’œuvre de Jean était connue de
Roger de Pontigny, qui, on l’a vu, écrivait vers la fin
de 1176 ou le commencement de 11771,
*
* *
Reste à dire quelques mots sur la « Passion » frag-
mentaire due à Benoît de Cantorbéry, plus tard abbé
de Peterborough 2. Dans une étude qui se lit plus haut 8,
je crois avoir montré que les trois premiers livres du
recueil de miracles auquel la Passio était destinée à
servir d'introduction, doivent avoir été achevés en 1173,
tandis que le quatrième n’a été composé qu’en I179
au plus tôt. Les trois premiers livres ne contiennent
aucune allusion à la Passio : par contre l’auteur y ren-
voie deux fois dans le livre IV 4. Peut-être est-il permis
d'en conclure que la Passion a été écrite après l’achève-
ment des livres I-III. En tout cas elle a été terminée
avant l'automne de 1174. Ce qui le prouve, c’est que
Guernes de Pont-Sainte-Maxence s’en est servi de
temps en temps, dans la dernière partie de son poème 5.
1. Cf. ci-dessus, p. 105.
2. Cf. ci-dessus, p. 80.
3. Ci-dessus, p. 55 ss.
4. Pp. 209 et 220.
5. Cf. Guernes, v. 5321-5, à Benoît, p. 5, 1. 2 du bas - p. 6, 1.
7 (les autres biographes ne parlent pas de l'accusation de
« trahison ») ; Guernes, v. 5356-5373, à Benoît, p. 8-9 (de tous
les biographes latins Benoît est seul, — avec Rog. de Pontigny,
qui suit Guernes mot à mot, — à nommer ici Hugues de More-
ville et à parler des reproches adressés à l'archevêque par
Jean de Salisbury) ; Guernes, v. 5422-8, à Benoît, p. 17, 1. 5 du
bas — p. 18, 1. 1.
132 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Benoît a sans doute connu l’épître de Jean de Salis-
bury dont il a été question plus haut !. Il y a également
quelques ressemblances entre Benoît et Grim ?. Si dans
ce cas il faut supposer un emprunt direct, ce qui me
paraît bien incertain, ce doit être Benoît qui a consulté
Grim. Quant à certaines coïncidences textuelles, non
relevées par Robertson, entre Benoît et Guillaume de
Cantorbéry ?, il s’agit probablement en réalité de pas-
1. Cf. Benoît, p. 14-15 (fragment VII), et Jean, p. 320-r;
Benoît, p. 16 (fragm. X), et Jean, p. 322, 1. 7-10 ; Benoît, p. 17,
1. 9-15, et Jean, p. 321, 1. 23-9 (cf. aussi Grim, p. 442, et l’Anon.
de Lambeth, p. 134).
2. Cf. notamment Benoît, p. 5, 1. 11-15 (« Nequaquam, Regi-
nalde, nequaqram ad regis nomen vel dignitatem adspiro, nec
coronam suam ab eo avellere cupic ; tres ei potius vel quatuor
coronas tales, si mihi pro voluntate responderet facultas liben-
ter impositurus »), à Grim, p. 432, 1. 1-5 (« Voluntatis meæ,
Deum testor, numquam fuit ut domino meo filio regis coronam
auferrem vel minuerem potestatem ; cui tres potius coronas
optarem et amplissima terrarum regna conquirere cum ratione
et æquitate juvarem ». Cf. la lettre de Thomas, Materials, VII,
406, et Grim, p. 426). Encore moins concluants sont les passages
suivants : Ben., p. 8, 1. 21-4, et Grim, p. 433, 1. 19-22 (cf. Guill.
de Cant., p. 130, 1. 14-16) ; Ben., p. 9,1. 4-3 du bas, et Grim,
P. 433, 1. 7-6 du bas.
3. Cf. Benoît, p. 8, 1. 8-6 du bas : « Non veni ut fugerem, sed
ut grassantium rabiem et impiorum malitiam exspectem »,
à Guillaume, p. 130, 1. 16-18 : « Noveritis me non venisse ut
fugiam, sed ut grassantium rabiem et impiorum malitiam
exspectem » ; Benoît, p. 12, 1. 4-1 du bas : « .… pileumque mu-
crone dejiciens.. palliique sui laciniam de manu ejus excussit »,
à Guillaume, p. 133, 1. 7-9 : « … pileumque mucrone decussit…
palliique sui laciniam de manu excussit » ; Benoît, p. 13, 1. 2-4 :
« Quid est, Reginalde ? Multa tibi contuli beneficia ; et ad mein
ecclesiam armatus accedis ? », à Guillaume, p. 133, L. 5-6 :
« Reginalde, Reginalde, multa tibi contuli beneficia. Ingrederis
armatus ad me ? »
DE SAINT THOMAS BECKET. 133
sages empruntés à ce dernier et introduits au beau
milieu du texte de Benoît par le compilateur du Quadri-
logus, Élie d'Evesham. Celui-ci (ou le copiste du manus-
crit) a oublié d'en indiquer la provenance, — comme cela
lui arrive assez souvent 1, — et l’éditeur n’a pas su les
identifier. Tant qu’on n'aura pas trouvé un manuscrit
complet de la « Passion » de Benoît, il est bien difficile
de se prononcer avec certitude sur les relations de celui-
ci avec les autres biographes de Becket.
Résumons-nous. On a vu que les résultats de la pré-
sente étude diffèrent sensiblement de ceux auxquels
était arrivé M. L. Halphen?. Voici mes conclusions.
Guillaume Fitz-Stephen (1173-1175, probablement 1173-
1174), Alain de Tewkesbury (1176-1179) et Herbert
de Bosham (1186) mis à part, les rapports des principaux
biographes de Thomas Becket entre eux sont les sui-
vants : Édouard Grim (1172), l'Anonyme de Lambeth
(fin de 1172 ou commencement de 1173) et Guillaume
de Cantorbéry (1173 ou printemps de 1174) se ressem-
blent sur certains points, sans qu’on ose affirmer que
ce dernier se soit servi directement des deux autres ÿ.
Grim et l’Anonyme, peut-être aussi Guillaume de Can-
torbéry, ont connu la lettre dans laquelle Jean de Salis-
1. Cf. Robertson, Materials, I, p. XXVII, n. 1; IV, p. XXII.
2. Cf. ci-dessus, p. 945.
3. L'ouvrage de Guillaume est le plus détaillé des trois ;
celui de l’Anonyme est sensiblement plus court que les deux
autres.
134 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
bury racontait (en 117r) à l’évêque de Poitiers le meur-
tre de Becket, et qui fut insérée plus tard dans la bio-
graphie de Jean. Celle-ci a été composée (entre 1173 et
1176) à l’aide des ouvrages de l’Anonyme et de Guil-
laume. De Grim et de Guillaume procède Guernes de
Pont-Sainte-Maxence (fin de 1174), duquel dérive à
son tour Roger de Pontigny (fin de 1176 ou commence-
ment de 1177). Celui-ci a, en outre, utilisé Grim et, à
un moindre degré, Jean de Salisbury, peut-être même
Guillaume de Cantorbéry. Benoît de Cantorbéry (1173
ou 1174), — connu aussi sous le nom de Benoît de
Peterborough, — paraît avoir lu, lui aussi, la lettre
précitée de Jean de Salisbury, ainsi que, peut-être, la
biographie d’Édouard Grim. A son tour, il a été consulté
sur quelques points par Guernes de Pont-Sainte-
Maxence. Il n’est pas impossible que ce dernier ait fait
aussi un certain nombre d'emprunts à Fitz-Stephen.
(La Vie de saint Thomas le Martyr par Guernes de Pont-
Sainte-Maxence [Acta Societatis Humaniorum Litterarum
Lundensis, V, 1922], Introduction, chap. I, IT).
V
GUERNES DE PONT-SAINTE-MAXENCE
ET LA «LÉGENDE DE BECKET »
Dans l'édition que j'ai donnée, en 1922, de la Vie de
saint Thomas le Martyr par Guernes de Pont-Sainte-
Maxence, les deux premiers chapitres de l'introduction
traitent de la date de la composition du texte et des
rapports des biographies latines de Thomas Becket avec
le poème de Guernes et entre elles !. Un chapitre ulté-
rieur (chap. IV) contient un tableau qui montre en
détail les relations du poème français, dans toute son
étendue, avec les textes latins qui s’en rapprochent le
plus. Voici les principaux résultats auxquels mes recher-
ches avaient abouti.
Guernes de Pont-Sainte-Maxence, ayant d’abord
composé un « premier roman », sans doute commencé
au cours des tout premiers mois qui suivirent le meurtre
de Becket ?, se rendit à Cantorbéry et y entreprit, en
1172, une nouvelle rédaction de son poème, corrigée
1. [Cf. plus haut, pp. 75-134.]
2. On sait que cet événement eut lieu le 29 décembre 1170.
136 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
et considérablement augmentée, qu’il termina vers la
fin de 1174. C’est celle qui nous est parvenue. En ce qui
concerne les biographies latines de Becket, il faut
mettre à part celles de Guillaume Fitz-Stephen (1173-
1195, probablement 1173-1174), d'Alain de Tewkes-
bury (1176-1179) et de Herbert de Bosham (1186),
qui sont des œuvres originales, très différentes des
autres. Édouard Grim (1172), le soi-disant Anonyme
de Lambeth (fin de 1172 ou commencement de 1173)
et Guillaume de Cantorbéry (1173 ou printemps de 1174)
se ressemblent sur certains points, sans qu’on ose affir-
mer que ce dernier se soit servi directement des deux
autres. La Vita sancti Thomæ de Jean de Salisbury a été
composée (entre 1173 et 1176) à l’aide des ouvrages
de l’Anonyme et de Guillaume. De Grim et de Guillaume
procède Guernes de Pont-Sainte-Maxence, duquel dérive
à son tour Roger de Pontigny (fin de 1176 ou commence-
ment de 1177). Celui-ci a, en outre, utilisé Grim et,
à un moindre degré, Jean de Salisbury, peut-être
même Guillaume de Cantorbéry. Benoît de Cantorbéry
(1173 ou 1174), — connu aussi sous le nom de Benoît
de Peterborough, — a peut-être lu la Vita d'Édouard
Grim. De son côté, il a été consulté sur quelques
points par Guernes de Pont-Sainte-Maxence. Il n’est
pas impossible que ce dernier ait fait aussi un cer-
tain nombre d'emprunts à Fitz-Stephen.
La démonstration dont je viens d'indiquer les prin-
cipales conclusions, n’a pas convaincu Mlle Claudine
Wilson, qui dans la Modern Language Review, XVIII
(1923), p. 491-490, a fait de mon édition un long compte
rendu, dans lequel elle s’occupe presque exclusivement
DE SAINT THOMAS BECKET ESA
des chapitres en question !. Je crois rendre fidèlement
sa pensée en la résumant comme suit.
En se hasardant à étudier les rapports qui unissent
les biographies de Becket, l'éditeur de la Vie de saint
Thomas le Martyr a fait preuve d’un courage louable,
mais aussi d'une certaine imprudence, étant donnés
les dangers de l’entreprise. Les biographies, latines et
françaises, qui nous ont été conservées, et qui nous
paraissent aujourd'hui des productions individuelles,
ne sont que les restes d’une création collective, de la
« légende de Becket », des « vibrations qui, émanant
de l'horreur inspirée par l'énorme crime, ébranlèrent
les airs de Cantorbéry, de l'Angleterre, de la Chré-
tienté »?. Dans ces conditions, uniquement des res-
semblances textuelles, assez frappantes pour exclure
1. Le reste de mon travail y est mentionné dans ces termes
(p. 492) : « M. Walberg’s edition is a great advance upon [those
published by Bekker in 1838 and by Hippeau in 1859] in com-
pleteness, and will be welcomed by students of Old French
and Anglo-Norman. His text is based on... [Suit l’énumération
des mss.] The text is accompanied by a useful glossary, very
full notes and an introduction, all in French, the whole making
up a volume, whose bulk and consequent price appear some-
what excessive. The introduction contains a chapter on the
classification of the six MSS., where M. Walberg shows himself
a disciple of M. Bédier in his wary refusal to postulate conver-
gence between his groups on this side of infinity (sic). There
are also chapters on the language and the versification of
the poem. »
2. « In adventuring into these troubled regions... perils by
this and by that, but, above all, perils by air, by atmosphere.
the vibrations that stirred the air of Canterbury and England
and Christendom, pulsing out from the central horror of the
murder on the steps of the sanctuary » (p. 492).
138 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
toute autre hypothèse que celle d’un emprunt direct,
pourraient servir de preuves. Même des ressemblances
textuelles qui ailleurs seraient probantes, peuvent être
suspectes ici. Pour n'avoir pas assez tenu compte de
tout ceci, l’auteur de l’ouvrage critiqué a tiré des con-
clusions d’une rigueur que ne comportait pas la nature
du sujet étudié. Toujours suivant Mlle Wilson, je n’au-
rais fait que mentionner en passant, pp. XIII et xIV !
« the wide-spread interest and activity » suscités par
le meurtre de Becket, toutefois « without sufficient
regard to their implications ». Aussi la filiation et les
dates indiquées ci-dessus sont-elles, en ce qui concerne
Grim, Guillaume de Cantorbéry, Roger et Guernes ?,
pour le moins douteuses. Il n’est pas prouvé que Guernes
ait utilisé Grim ni Guillaume ; Roger de Pontigny, au
lieu d’avoir suivi Guernes, dont le poème, selon Mlie W.,
n'a été terminé que dans la seconde moitié de 1175
ou en 1176, pourrait bien lui être antérieur. Toutes les
biographies ont été composées à peu près simultanément,
ce qui nous ramène à la création collective de la légende
(« the collective legend-making ») qui a été le point
de départ de la critique.
En répondant aux observations de Mlie Wilson, je
ne suivrai pas partout le même ordre qu’elle, mais je
tâcherai de ne laisser de côté aucun point essentiel de
sa critique. Commençons par le premier.
Au dire de Mlle Wilson, je n'aurais pas vu les diffi-
cultés particulières qu'offrait le sujet que j'ai eu la
1. [Ci-dessus, pp. 76 et 77.
2. Mie Wilson ne parle pas des autres biographies.
DE SAINT THOMAS BECKET 139
hardiesse d'aborder après A. Mebes, E. Magnüsson,
E. Étienne, J. Morris, Dom A. L'Huillier, E. A. Abbott,
M. Louis Halphen et d’autres. C’est inexact. En réalité
j'ai fait allusion, plus d’une fois, à cette « ambiance »
dont parle Mlle W., à cette légende orale de Becket,
formée à Cantorbéry, pour ainsi dire au lendemain
du martyre, et aux dangers qui en résultent pour qui
essaie de débrouiller les fils qui relient entre elles les
biographies du saint. Ainsi, pp. XLIII-XLIV !, après avoir
relevé certaines concordances de fond, en partie très
remarquables, entre les œuvres de Grim et de Guil-
laume de Cantorbéry, — faits rapportés ou erreurs
commises par ces deux biographes seuls (ou avec
Guernes et Roger), etc., — j'ajoute : « Cependant
les coïncidences frappantes sont rares, et il n’y a guère
une seule ressemblance textuelle. [1 me paraît donc
plus probable qu’ils ont eu, en partie, les mêmes sources
d’information orale ou qu’ils se sont consultés mutuel-
lement, pendant qu'ils travaillaient l’un et l’autre à
leurs œuvres respectives » 2. Immédiatement après je
dis, à propos des passages assez nombreux où le poète
français pourrait bien avoir consulté Fitz-Stephen :
« Je n'ose donc pas affirmer que Guernes ait utilisé
Fitz-Stephen. Peut-être ses informations proviennent-
elles, dans les cas cités, de sources orales, comme elles
le font assurément dans bien d’autres cas. » Mais il y
a mieux. Plus loin, toujours dans le même chapitre
1. [Ci-dessus, pp. 117-118.]
2. La Vita de Grim doit être, à mon avis, antérieure à celle
de Guillaume, au moins de quelques mois. Cf. ci-dessus,
P+ 136.
140 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
(p. XLIX) !, on lit ce qui suit : « Il me paraît certain
qu'au sujet des derniers instants de Thomas une tra-
dition solide s’est de bonne heure formée parmi les
clercs du défunt et les moines de la Sainte-Trinité,
qui ont dû raconter, des centaines de fois, ces tristes
événements aux innombrables pèlerins qui ne tardèrent
pas à affluer à Cantorbéry ». A ceci il y a lieu de comparer
les lignes suivantes du compte rendu de Mlle Wilson
(p. 492 ): « One has but to think of the stereotyped
recitative which guides the modern pilgrim-tourist
over the scene of the saint’s murder, to imagine the
similar repetitions in unvarying words which must
have edified all but the very earliest pilgrims to the
spot ». Si je ne m’abuse, cela ne diffère pas énormément
de ce que j'avais dit dans le passage cité en dernier lieu.
Et ce n’est pas encore fini. A la p. Lit ? je signale, dans
une longue note, les ressemblances qu’on peut consta-
ter, non seulement dans les grands traits de leurs œuvres,
mais aussi dans les détails, entre Guillaume de Cantor-
béry et l’Anonyme de Lambeth. Après quoi je continue :
« Je ne pense pas que l’un d'eux ait nécessairement lu
l'ouvrage de l’autre; dans ce cas les ressemblances
devraient être plus nombreuses. Peut-être les auteurs
ont-ils communiqué ensemble, pendant qu'ils étaient
tous deux à l’œuvre #. En tout cas, ce qu'ils ont en
commun ce sont des idées que les fidèles de Thomas
auront eu l’occasion d'émettre et de discuter entre
eux bien souvent. » Peut-être me trompé-je, mais il
1. [Ci-dessus, p. 125.]
2. [Ci-dessus, p. 129-130.]
3. Pour les dates de leurs biographies, cf. plus haut, Pt130:
DE SAINT THOMAS BECKET IAI
me semble entendre comme un écho de mes propres
pa.oles dans ce que dit Mlle Wilson, p. 402 : « In that
atmosphere, ! … among the friends and followers of
the martyr, oral transmission, discussion, exchange
of anecdotes, sermons, miracles attested, must have
bulked as large as — possibly larger than — the written
word, more permanent but less pliant ».
Mie Wilson semble n'avoir remarqué aucun des
passages de mon livre que je viens de citer ; du moins
elle n’y fait pas la moindre allusion. En revanche elle
renvoie, — on l’a vu ci-dessus, p. 138, — aux deux
premières pages de l'introduction, où il est parlé d’une
façon générale de l'immense impression produite par
le meurtre du primat, et de la littérature, en latin et en
langue vulgaire, que suscita cet événement tragique.
On conviendra que ce renvoi-là n’était pas particulière-
ment utile. Pour ce qui est du reproche qu’elle m'adresse
en même temps, de n'avoir pas compris la portée des
faits indiqués (« without suffcient regard to their
implications »), le lecteur sait déjà, jusqu’à un certain
point, ce qu'il faut en penser.
Mais, s1 la thèse principale de Mie Wilson n’est, dans
ce qu’elle contient de juste, qu’une répétition en termes
différents, — quelquefois peu différents, — de ce que
j'avais dit dans mon livre, sa critique pourrait naturel-
lement n’en être pas moins bien fondée en ce qui con-
cerne les relations de Guernes de Pont-Sainte-Maxence
1. Cf. la phrase citée plus haut, p. 137, 2-2, à laquelle celle-
ci fait suite.
142 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
avec Édouard Grim, Guillaume et Roger de Pontigny.
Examinons ce qu'il en est.
Tout d’abord il convient de faire une réserve à la
thèse de Mlle Wilson. C’est qu’il ne faut pas essayer
d’en tirer trop de conséquences. Il est évident, — et
les divergences que l’on constate entre les différentes
biographies le montrent de reste, — que la tradition
orale n’a pu embrasser la vie entière de Becket, toute
son histoire. Ce qui intéressait avant tout le vulgaire,
y compris le gros des clercs et des pèlerins, ce qu’on
discutait et racontait, c'était le meurtre, la « passion »
du saint, et ce qui s’y rattachait plus ou moins direc-
tement (plus tard aussi les miracles). À mon avis il ne
serait pas raisonnable d'exiger, en s'appuyant sur
l'existence, — non douteuse, dans un certain sens, —
d’une «légende de Becket », pour admettre la dépendance
d'une biographie par rapport à une autre, des ressem-
blances également frappantes dans toutes les parties
des deux récits. C’est pourtant ce que Mlle W. paraît
faire. Voyons si, même avec des prétentions aussi
exagérées, on est en droit de nier l’existence de rapports
directs entre les textes en question.
Mie Wilson déclare catégoriquement (p. 494) que je
n'ai pas produit les ressemblances textuelles frappantes
entre les divers auteurs que ma démonstration aurait
exigées ; tout ce que j'ai réussi à démontrer, ce serait
un certain parallélisme entre Guernes, Grim et Roger
(p. 493). Il est vrai que je n’ai pas produit in extenso
tous les passages latins imités par Guernes (ce qui aurait
rendu le volume beaucoup plus « bulky » qu'il ne
l'est déjà, au grand mécontentement de Mlle W.)
DE SAINT THOMAS BECKET 143,
mais je les ai indiqués soigneusement dans le tableau
mentionné ci-dessus, p. 135. Je ne discuterai pas ici
les trois courts passages allégués, et jugés non probants,
par Mie Wilson, qui a soin de faire remarquer, par
deux fois (qui donc oserait en douter ?), qu’elle les
a choisis au hasard (« at random », « more or less at
random »)1 Loin de suivre son exemple, j'en citerai
quelques autres, d’une certaine étendue et choisis bien
à dessein dans différentes parties du poème de Guernes,
en donnant en regard le texte correspondant de
Grim ?.
Guernes, vu. 886—0920. Grim, S. 378—0, ch. 27.
178. E uns abes i fu, ki dunc Veniens interea de trans-
# vint d'ultre mer, marinis...abbasde Elee-
Philippes de l’Almodne, einsi mosyna, missum se a do-
FRE, mino papa Alexandro
L’arceveske deveit e le rei : t F :
acorder; Cujus et apices secum
E la pape, ceo dit, l'en aveit deferebat, asseruit.
fet passer,
890 E ses lettres l’en ot fetes od
sei porter.
179. A l’arceveske dit e jure Forma vero litterarum erat ut
en verité archiepicopus regis con-
Que Alisandre pape li ad par $entiret voluntati et sic
ui mandé : :
EL : sociarenturin pace. Abbas
PÈRES prepared er rl etiam in periculo ordinis
En peril de sun ordre li aveit Rome fm mire FRoinnA
bien loé; papa mandavit, hoc faciat,
895. E ad tut pris sur sei, s’iad etipseinculpasitsiin
rien meserré. aliquo archiepiscopus ober-
raverit; tantum paci consen-
tiat. L
1. J'en dirai quelques mots plus loin, p. 149, n. 2.
2. Dans le texte latin je souligne les mots et expressions
qui se rapprochent particulièrement de ceux de Guernes.
144
180. Les briefs as cardunals
l’en aveit aportez,
E jure que li reis les ad aseürez
K’il ne quiert riens fors tant
k’il en seit onurez,
E veant sun barnage, quant il
ert asemblez,
-200 Sulement de parole greant ses
volentez.
181. Ne ja cuntre sun ordre ne
li ert demandé
Custumes a tenir ultre sa
volenté.
N'en volt estre vencu, mes
greant li sun gré,
E tut li coruz erent d’ambes
parz parduné ;
905 Li reis fera de lui tut seignur
del regné.
182. E li reis l’aveit ainz sur
tuz humes amé,
E il l’aveit servi par mult
grant lealté. —
Tant l’aveit de paroles li abes
enchanté,
Pur ceo ke il le vit de tel
auctorité,
«910 Que tresqu’a Wedestoke l’aveit
od sei mené.
183. La li unt fet pramettre
al rei e greanter
Que ses custumes volt en bone
fei guarder
E lealment. Car mes n’en
quide oïr parler.
Ce li respunt li reis : « Sel
volez agreer,
‘915 « Veant tuz mes barons le vus
estuet mustrer.
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Litteras quoque cardi-
nalium abbas habuit, in qui-
bus mandabant securitatem
accepisse a rege, quod
nonquærataliud ab archie-
piscopo, nisi ut verbo tau-
tum statutis assentiat quæ
traditurus est, quatenus publice
honoretur coram poten-
tibus regni, cum simul
fuerint,
nec contra ordinem
suum exigeretur ab eo
consuetudini consenti-
re. Adjunxit etiam abbas… re-
gemnullatenus velle vin-
ci, nec decere; annua t ille regi,
et pax erit, regnumque illi
subjicietur ut ante, et omnia
quæ regis sunt illius erunt, nec
venietinmemoriaomnis
ilila commotio.
« Cæterum vestram», inquit, « per-
sonam rex supraomnesho-
mines “honGcravit, ettu
ei quanta nemo unquam fideli-
tate servisti.» Quid plura?
non cessavit abbas usque dum
persuasibilibus.. verbis se-
ductum archiepiscopum se-
cum duxit ad regem; facile
quippe creditum est viro qui
tantæ videbatur aucto-
ritatis.
…promittit archiepiscopus
regiquod avitas consuetu-
dines in fide servabit,
nihildeeoulteriusaudi-
turumseconfidens… Quod
audiens rex: «Ut sponsioni»r, i ne
quit,«tuæ fidem demus, dignum
est ut publicaaudientia
hæc fatearis;
920
DE SAINT THOMAS BECKET
184. « Tuit unt oï coment
m'avez contralié.
« E se volez tenir qu’avez
covenancié,
« Fetes de vostre part asem-
bler le clergié,
« E jeo tuz mes barons, ja
n’i avra targié;
oïiant tuz, kel
m'avez otreié.»
« La dites,
Guernes, VU. 1506—1535.
1510
1515
302. Or veit li arcevesques
altre respit n’avra.
Quant ço vint vers lu seir, a
l'ostel s’en ala.
Li mals del flanc le prist, jur
e nuit li dura.
Achaisunus en ert, e suvent
lui greva;
Par cel’ire qu’il out, dunc lui
‘* renovela.
303. Mais li reis l’endemain
pur lui main enveia,
Et jure les oïlz Deu que sen
acunte avra.
Il dit : n’i puet aler, d’anguisse
tressua
E se Deu plest, ço dit que ses
mals tresira,
E qu’il irra a curt, si tost cum
il purra.
304. Li reis jure les oïlz venir
li estovra,
E, u il voille u nun, ses acuntes
rendra.
E cum plus ert malades, de
tant plus l’anguissa.
L’arcevesque Thomas en-
contre li manda :
Walberg
145
universis siquidem notum
est in quantis mihi con-
trarius exstiteris, pub-
licis regni legibus contradicens. Et
nunc convocemus ad diem
certum, ego quidem optli-
mates et primos regni,
tu vero episcopos et clerum;
ut te coram multitudine
consentiente, cæterorum ne-
mo legibus nostris audeat refragari.»
Grim, p.392, ch.40, 1. 14-ch. 41.
-.-nec longiores dabuntur in-
duciæ, sed in crastino respon-
debit. Sanctus igitur, expensa in
litibus die et jam advespe-
rascente,receptushospitio,
et gravi mox tactus dolore
splenis, lecto decubuit, noc-
temque sine cibo et insomnem
ducens, miserabili decoctus do-
lore, vix diem præstolatus est.
Solebat hoc modo vexari,
sed nunc anxius solito, turbato
nimirum sanguine post ir as diur-
nas et litigia.
Adsunt ministri regis, qui sanc-
tum urgerent ad conciiium. E x c u-
sat ille, prætendit morbum et
indicem anxietatis sudo-
rem ostendit; adcuriam se
iturum, cum transierit
vehementia ægritudinis, pol-
licetur.
Jurat rex terribiliter: «Ve-
nire illum oportet, nulla
erit excusatior Quantoque
dnxius qgquerebatur, ar-
chiepiscopus, eo plures
rex nuncios misit qui ipsum curiæ
præsentarent.
10
146
1520 Pur amur Deu le sueffre, ki
tut le mund cria.
305. Quant veit li reis Henris
qu’il nel purra aveir,
Quida qu’il se fainsist tut pur
lui deceveir.
Dous cuntes enveia pur s’en-
ferté veeir,
Celui de Leïrcestre, qui pris
out de saveir,
1525 E cel de Cornewaïille, que l’en
dient le veir.
306. E quant il vindrent la,
virent s’enfermeté.
Dient li que li reis li ad par
els mandé
Que il vienge a la curt. Il lur
aveit mustré
Que ses mals l’ot la nuit mult
durement grevé,
1530 E encore le tint ; mais un poi
out sué.
307. E prie lur pur Deu que
le leissent gesir ;
E se li reis le volt tresqu’al
demain suffrir,
Il irra a la curt, si orra sun
plaisir.
Ne larra qu’il n’i aut, pur
vivre ü pur murir.
1535 Ainz s’i fereit porter e sur
biere tenir,
Gueynes, vu. 2641—2675.
529. Quant ot li reis Henris de
la pape conter
K’il feseit par ses briefs les
evesques mander,
A Clarendune ad fait sun con-
cilie asembler.
Tuec voleit il faire as eves-
ques jurer
2645 Que nul d’els pur apel ne
passereit mais mer,
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Suspicatus denique ne forte
affectata esset infirmitas ut
audientiam declinaret, duos mit-
tit de nobilioribus et primis regni,
consules, Leicestriæ et
Cornubiæ, qui renuncia-
rent regi ne simulationis suæ
archiepiscopus tempus conetur re-
dimere.
Astant comites viro sancto,
dicunt oportere eum absque
mora et excusatione curiæpræ-
sentari, sanctus vero quantis
premeretur angustiis
indicavit. Urgent comites,
ille supplicat.
IJlleadjuranspernomen
Salvatoris, ut vel illius diei
concedantur induciae:
«ras, inquit, vita comite,
auditurus quid domino
regi placeat, vel in sella
portatus assistanm.
Grim, p. 405—6, ch. 56.
Audiens interea rex quod
episcopos Angliæ dominus
papa mandasset, Claren-
dunamcoegitconcilium,
ubi juramentum exegit
a pontificibus ne quis
eorum proquavisappella-
tione patria egrederetur,
DE SAINT THOMAS BECKET
530. E qu’a pape Alissandre
de rien n’obeïreient,
Ne pur ses mandemenz nule
rien ne fereient,
Ne que nul de ses briés des
or ne recevreient,
N'a Thomas ne as suens de
rien nen aidereient.
2650 Il ne l’unt pas juré, mais ensi
l’otrieient.
531. Li lai en furent mis par
tut al serement..
532. Encore aveit li reis
comandé e bani
Que, s’en tute sa terre eüst
clerc si hardi
Qui a Rume apelast, a l’ués
le rei Henri
Sereient erramment tuit si
chatel saisi
2660 Et il mis en prisun, cum s’il
eüst mal cri.
533. Tuit apeleient dunc la
presence le rei,
Plaidouent en sa curt; n’i
aveit mot de lei.
Traitié erent iluec povre clerc
a beslei
Car l’iglise en porteit li riches
ovec sei,
2665 Bien puis dire pur veir ço que
jo oi e vei.
534. E li deniers saint Piere fu
dunkes retenuz,
Si fu a l’eschekier e portez €
renduz ;
Li rivages de mer guaitiez e
purveüz :
Se nuls aportast brief, e fust
aparceüz,
2670 Qui de Rume venist, tost fust
pris e penduz,
535. Mais pluisur en i vindrent
par le comandement
L’apostolie Alissandre, mais
mult celeement,
Qui aporterent briefs, tel de
castiement
De ço que li prelat errouent
malement,
147
nemo mandatum domini
papæsusciperet. Et quidem
in hbuné modum episcopi
promiserunt,
a laïicis vero juratum est.
Ciamatumestexoreregi1s,
quod si quis pro quocumque negotio
sedem apostolicam appel-
lasset, omnia quæ illius
essent scriberentur ad opus
regis et ipse truderetur
in carcerem...
Omnes judiciumregiset
præsentiamappellabant.
Causas ecclesiæ tractabat
populus qui ignorat le ge m Dei...
conticuit ratio. pauperes
spoliantur ecclesiis, vestiuntur
nummosi.
Oblatio illa fidelium quæ n u m-
mus Petri dicitur,….. detine-
batur cumcensupublico
reponendus. Portus et lit-
tora maris arctius serva-
bantur, ut si quis manda-
tum aliquod detulisset,
suspendio statim vel aliqua
dira morte periret.
Plures tamen eo tempore
dominus papa direxit epis-
tolas, quibus prælatorum
arguebat errata, et sus-
pensionem minabatur offi-
cii si non resipiscerent.
148
2675 Tel de suspensiun e tel de
damnement.
Guernes, vu. 3751-3780.
751. Al rei de France ad un
cel afaire mustré,
Coment li reis l’aveit de Pun-
teigni osté.
Quant li reis l’ad oï, Deu en
ad mercié ;
Or dunra l'arcevesque, s’il
la en volenté,
3755 Ço qu’il li out sovent offert e
presenté.
752. Car quant il fu de primes
d’Engleterre fuitis,
Li reis de France l’a soven-
tefeiz requis,
E par li e par autres, par clers
e par amis,
K entur lui remansist el regne
saint Denis;
3760 De quanqu’avreit mestier ne
sereit point mendis.
753. Mais les offres ie rei n’a
il dunkes pas pris,
Car il cremi forment que li
d fiers reis Henris
Ne desist qu’il se fust e aliez
e mis,
Tut pur li guerreier, od le rei
Loëwis.
3765 Mais de ses offres prendre ne
sera mais eschis.
755. Mais li reis Loëwis sur
ses chevals munta,
Prist ses hummes od li, a
Punteigni ala.
Od le saint arcevesque dedenz
capitle entra.
L’abé e tuz les monies dure-
ment mercia
3775 Del honur que li ber entur
els trové a,
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Grim, p. 414-415, Ch. 64,
1. 1-17.
Itaque mandavit regi
Francorumquaarteeum
de Pontiniaco deposuis-
set rex Angliæ, paratum
se suscipere dicensiquæ
pridemoblata fuerant.
Siquidem cum primo fugi-
tivus ab Anglia venisset
ad regem Ludovicum, obtulit ill;
rex, etomultis. precibus
adiuravit mtcirbs sie
maneret, quomodo vel ubicun-
que potius elegisset;
quod tunc quidem renuit,
ne quis objiceret quod a d in ju-
riam domini sui regis Ang-
liæ obligasset se regi
Francorum, quasi potentiori;
consilio domini papæ Pontiniacum
elegit, parciore victu et vita sobria
delectatus.
Rex vero mandatum archie-
piscopi cum omni dévotione sus-
cipiens, Pontiniacum fes-
tinus occurrit, ? ingres-
susque monachorum ca-
pitulum gratsas abbati
et fratribus egit qui
1. Pour les quatre derniers mots, cf. le v. 3765.
2. Comme je l’ai fait remarquer dan$ la note des vv. 37725ss.,
DE SAINT THOMAS BECKET 149
756. Car mult unt fait, ço dit, Franciam honorarunt
Sr ÉrERre in tantihospitis suscep-
De ço k'unt receté entrels +tione. «Et nuno@, ait, eme pro
cel bon seignur. e L 54
Ne voit des dre man qu'il beneñiélis aliquis vestrum offensam
aient la haür egisodiumque pro subven-
Del rei Henri, quis volt deser- tione sustineat, mecum
ter pur s’amur; veniat.s
3780 Or volt qu'il ait od lui des
ore le sujur.
Il serait oiseux d'augmenter le nombre de ces cita-
tions. Chacun peut le faire soi-même, du reste, à l’aide
du tableau dressé au chapitre IV de l'introduction de
mon édition de Guernes. Quoi qu’en pense Mile Wil-
son, il est de toute évidence que des ressemblances
pareilles ne s’expliquent que par l'hypothèse d'emprunts
directs, par conséquent on a bien le droit de reconnaître
comme tels même des passages où les coïncidences
sont moins frappantes que dans ceux qu’on vient de
lire, puisque l’ordonnance du récit est la même dans
les deux textes : du commencement à la fin on trouve
dans l’un et l’autre les mêmes événements présentés
d’une façon analogue et pour ainsi dire toujours dans
le même ordre, même là où celui-ci est erroné !.
Grim et Guernes sont seuls à prétendre que Louis VII se
serait rendu en personne à Pontigny pour inviter Becket à
s'installer sur son territoire. Herbert de Bosham, qui porta
lui-même au roi Louis la nouvelle du départ imminent de
l'archevêque, raconte qu’il trouva le monarque en voyage et
que celui-ci le chargea de transmettre à Becket l'invitation
dont il s’agit. Par conséquent Grim et Guernes sont dans
l'erreur.
1. Cf. mon édition, p. ci. — Incontestablement, le hasard
a bien mal servi Mie Wilson. Pour contrôler la parenté de
Guernes avec Grim, ne voilà-t-il pas qu’il lui a fait choisir,
150 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Pour Guillaume de Cantorbéry et Roger de Pontigny
je serai plus bref. Voici d’abord quelques ressemblances
textuelles entre Guernes et Guillaume.
Guernes, vu. 1826-1833. Guill. de Cant., p. 37, ch. 28,
l. 1-13.
366. Li prelaz d'Evrewic, cil At Eboracensis et Lon-
de Lundres, ço qui,
doniensis seorsum suzg-
Conseil li unt duné privee-
- gerunt, ne in tanta solem-
ment andui : à
ta SRE nitate et frequentiapopuli
n < $ :
or 0 PRE PA violentiam inferat, sed
’ “1. - .
Mais lendemain le mant, Cum concilio dimisso, quando
quant ni avranului; redierint ad propria, vocet
1830 Priveement le mete senz noisse eum, custodiæque carce-
en sun estui. ralisinetestibus assignet.…
367. Par ço s’est mult li reis Optimum sane consi-
de s’ire refrenez,
lium, quamvis de fonte pravi-
E desfaiz li malices qui dunc
tatis emerseritt Comprehensi
ert aprestez,
£ sunt prudentes in astutia sua...
E lur mals engins fu a grant : ie Re
bien aturnez, Sic vana promissione deliniti
regis modicum furor quievit.
sur trois passages de Guernes qu’elle allègue, un (vv. 277-280)
dont j'ai fait observer expressément qu’il contient une mau-
vaise traduction, et un autre (vv. 161-5) que j'ai désigné comme
original, en signalant toutefois une vague ressemblance avec
la fin du prologue de Grim. (Voy. p. LXV : « Vv. 1-165. — Préam-
bule de l’auteur. Original. Cf. pourtant aux vv. 161-5 les lignes
suivantes de Grim..….. »). Dans le troisième cas il s’agit d’une
courte phrase (vv. 739-740) dont la ressemblance avec le texte
de Grim n'est en effet pas particulièrement étroite, mais où
l'on trouve pourtant les pendants que voici : Xi reis l’a pris en
haür... l’esluina de s'amur — « rex... subintrante odio, a cordis
illum secretario.. efficit alienum ». Rien n’eût été plus facile
que de choisir parmi les nombreux passages sur lesquels j’ai
mis l'étiquette "Accord presque littéral’, * Grande similitude’,
’Concordance exacte’, ou quelque chose dans ce genre. Il faut
se méfier du hasard ; il ressemble quelquefois singulièrement à.
autre chose. (C’est sans doute par la faute de ce même hasard
que Mlle Wilson a été plutôt malheureuse dans ses citations
sur un autre point aussi; cf. ci-dessus, p. I41.)
DE SAINT THOMAS BECKET
Guernes, vu. 2151-2160.
431. Mais mult li esteit bien
a cel’ure avenu,
E maint humme l’unt puis
a miracle tenu :
Car danz Henris de Pise, qui
des chardenaus fu,
E li reis Loëwis sunt d’autre
part venu;
2155 Es rues de Seissuns sunt entre-
coneü.
432. Sa cause e sun eissil lur
aveit denuntié.
Li buens reis Loëwis en ad
eùü pitié,
E sil volt retenir par mult
grant amistié.
E danz Henris de Pise li ad
covenantié
2160 Par tut li aidera. Si fist il
senz faintié.
Guernes, VU. 4701-4715.
941. Roberz li segretains rest
a Dovre arivez.
Pris fu pur ço qu’il n’ot briés
del rei aportez,
Et qu’il ert senz congié en
Engleterre entrez.
El message, ço dit, le primat
ert alez;
4705 Pur sa cruiz aporter contre
lui s’est hastez.
942. « Vient il ? », funt il. —
« Oùl », fait Robert, « veire-
ment. »
Funt il : « Mais tu deüsses
venir plus sagement ;
« D’altre seignur deüsses aveir
avoement. »
Le segrestain unt mis par
fiance erramment
4710 Qu’al premier flot irad ariere,
s’il a vent.
I5I
Guill. de Cant., p. 43, ch. 34,
l. 11-18.
Factum est autem, cumurbem
Swesionem ingrederetur, non
sine divino nutu, quod et mi-
raculoascribiposse qui-
damputaverunt,rex Fran-
corum Lodowicuset Henri-
cus Pisanus cardinalis
pariter urbem ingressisunt.
Quibus cum exsilii sui
causa m exsul exposuisset,
jussit eum rex apud se
residere, et consiliumet
adjutorium per omnia pro-
misit; cardinalis, in causa
patrocinium.
Guill. de Cant., p. 88, 1. 5-22,
Cantuariensis ecclesiæ cimi-
liarca Robertus littus
Dovrense tenens tentus
est, quia sine litteris a
regia clementia impetratis ter-
ram regis irrumpere præ-
sumpsisset. Q uo respondente
se a dominoprimate præmis-
sum ad præparatoria necessa-
riorum quæ suscipiendis exsulibus
providenda erant,
« Numquid », aiebant,
«wenit?» Subintulit: «Pro-
cul dubio venit; die cras-
tina præsentiam suam, si mare
permittit, exhibebit.» «E xpedie-
bat», addebant, «tibi con-
sultius venire…vel alium
bujusceadventusaucto-
rem laudare. Volumus igitur
te fide interposita vel sacra-
152
948. La pais le rei Henri ot
saint Thomas seüre
De raler el païs, de raveir sa
dreiture.
Mais s’ele fust bien clere e
senz nule emposture,
N’eüssent fait as suens deso-
nur ne enjure;
4715 Mais conuistre i pout l’un
mult tost l’encloeüre.
Guernes, vu. 5596-5600.
1120. A Saltewode sunt li
felun returné.
De lur grant felunie se sunt
la nuit vanté;
Vuillaumes de Traci a dit e
afermé
Johan de Salesbire aveit le
braz colpé :
5600 Par ço savum qu’il eut mais-
tre Edward nafré.
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
mento præstito de retransfre-
tando cum primam dederit
aura navigationem satis-
dare.» Data itaque fide dimissus
est.
Ecce reformatæ pacis initium!
Revera si careretimpostura,
aut non injuriaretur, aut
repatriantem primatem primitivis
donaret obsequiis, dominumque ve-
neraretur in serviente.
Guill. de Cant., p. 134, ch. 43,
1. 6-10.
Sed de auctore vulneris
[Edwardi] inde conjicimus quod
Willelmus cooperatoribus suis
apud castrum Saltwede
quantum quisque sævisset in mar-
tyrem referentibus, scelusque
suum jactantibus, dixerit
etiimsebrachiumJoannis
Saresberiensis præci-
disse.
Les ressemblances entre Guernes et Roger de Ponti-
gny ne sont pas moins frappantes, comme le montrent
les passages suivants.
Guernes, vu. 206-225.
42. En la maiïisun son pere se
soleit osteler
Richier de Legle. Od lui soleit
Thomas aler
En bois en en riviere e od li
converser
an ensemble, si
cum j'oi cunter.
Bien demi
Roger de Pont., p. 6-7, ch. 8,
l. 1-30.
Hospitabatur in domo
patris sui miles quidem nomine
Richerius de Aquiia, vir
quidem secundum sæculum nobilis
et honorabilis, canum tamen et
avium exercitationi fere
semper intentus. HuncThomas
DE SAINT THOMAS BECKET
210 Dunc cumença muilt chiens e
oiseals a amer.
43. Od lui ala un jur li enfes
en riviere ;
Des oiseals volt aprendre les
gez e la maniere.
Vindrent a un grand duit;
n’iot punt ne charriere
K’une planche, u passa cele
gent poüniere.
215 Li ber ala devant e ii enfes
deriere.
44. Par desus la planche est
li chevaliers passez.
Thomas ala après, tut encha-
peronez ;
Mes a sun cheval est un des
piez eschapez :
Il e li cheval est enz el duit
reversez ;
220 Il ad voidié la sele, aval esteit
flotez. !
45. Dejuste la planche ot un
molin tut molant ;
De grant ravine ala ; Thomas
vint la flotant :
Quant il dut en la roe chaïr,
le chief devant,
153
adhuc puer, cum per dimi-
diumannuma scholis vacaret,
ad talia negotia procedentem liben-
ter frequenterque seque-
batur,plurimumquetali-
bus occupationibus de-
lectabatur.…
Contigit autem ut memoratus
miles quadamdieadsimile
uegotium more solito exiret,
et Thomas eum equo sedens
sequeretur; eratque iis tran-
situs per quendam fluvium
rapidissimum,inquoeratpons
parvus et arctus, qui tantum
pedestres transmittere
posset Erat quoque non
longe inferius molendi-
n u m..….
Miles autem compendii causa
periculum contemnens, transi-
vit pontem prior, quem
Thomas, tutus et capucia-
tus, quippe qui nihil infortunii
suspicabatur, e vestigio subse-
quitur. Et ecce, cum ad pontis
medium venisset, subitopesequo
labitur, et puer cumipso
equoinmediumfluminis
prolabitur. Excipitur igitur
ab aquis, et violento undarum im-
petu ab equo disjunctus
ad inferiora rapitur;
jamque molendino, tam a
rota conterendus quam ab aquis
suffocandus, approximabat.
Dum hæc agerentur.… homo qui
molendinum curabat,nihil
1. Pour cette strophe et le passage correspondant de Roger,
cf. Vie de s. Thomas, pp. xxx s. (ci-dessus, p. 08 s.] et LxXvVI.
154
Li molniers out mulu; mist
la closture atant.
225 Si guari Deus de mort a cele
feiz l’emfant.
Guernes, Vu. 2001-2030.
401. Endementres ad fait tut
sun eire aprester.
Mais poi i eut des suens qu’il
le volsist mustrer ;
N’unkes n’en volt un sul de
ses chevals mener,
Mais quatre forz destriers fist
la fors amener,
2005 Cum s’il fussent as ostes qui
deüssent errer.
403. Quant il fu anuitié e tut
Iutasne,
404. Dous freres blancs mena
ovec sei li buens ber ;
Robert de Cave oï l’un des
dous apeler,
E frere Scaïman oï l’autre
numer,
E un suen escuier n’i volt il
ublier :
2020 Rogier de Brai, un brun, un
prode bacheler.
405. A ces dous freres a sun
conseil coneü,
Qui de Sempingeham furent
a lui venu,
E a sun escuier, qui privez de
s lui fu.
Par la porte del nort s’en
sunt nuitantre eissu :
2025 Ni furent encontré, nul d’els,
n’aparceü.
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
penitus de his quæ agebantur sciens,
aquamsubitoa rota ex-
clusit.
Roger de Pont., p. 53-4, ch. 51
Ad majorem quoque cautelam,
ne scilicet de sua profectione
suspicio aliqua saltem in suos
oriretur, nullum de suis
equis ducere secum sta-
tuit sed adducti sunt
statim quatuor dextrarii
optimi et prælecti; et extra
januam domus, acsihospi-
tum essent, usque ad horam
competentem sub familiari cus-
todia sunt detenti. !
Mutabatur dies interim in noc-
tem...
et vocavit ad se vir Do-
mini duos conversos reli-
giosos quos in comitatu
suo habebat, quorum unus
vocabatur Robertus de
Cava, alter vero Scaill-
mannus, et quemdam famu-
lumsuum proprium nomine
Rogerium de Brai, stre-
nuum valde et fidelem;
et his tribus tantum consi-
lium quod de profectione sua
inierat, secretius intima-
vit, præcipiens ut sine mora parati
essent.
1. Dans Roger ces lignes viennent après les mots « ut sine
mora parati essent ». Cf. plus loin (en regard de la str. 405).
DE SAINT THOMAS BECKET
406. Mais um faiseit les portes
del burc tutes guaitier ;
E pur quei um le fist, nel vus
sai acuintier.
Purquant sulunc le tens en
poum bien jugier.
Mais li ber enveiad pur les
portes cerchier :
2030 Cele sule trova senz guaite e
senz portier.
Guernes, VU. 2121-2145.
425. Dunc enveia li bers al
cunte dous abez,
Qu'il li doinse conduit, qu’il
seit ultre passez
Par Fiandres, u il est venuz e
arivez ;
Car d’Engleterre esteit pri-
veement turnez
2125 Pur le rei sun seignur, vers
qui il ert medlez.
426. Li cuens li respundi :
sun conseil en prendra }
E tant est riches huem qu’en
la terre qu’il a,
Ço dit, qu’un arcevesque rete-
nir bien purra.
Quant l’arcevesque l’ot, a
levesque en parla,
2130 Celui de Terewane, qui la
nuit l’en mena.
427. Car mult cremi de sei,
quant le respuns oi.
Mult nota les paroles que li
quens respundi,
Pur ço ce que li quens ert
cusins al rei Henri,
E erent d’un conseil e dure-
ment ami.
1. Cf. vv. 2024-5.
2. Cf. VV. 2133-4.
155:
Cumque autemomnespor-
tæoppidi diligenter observa-
rentur, exploratum est
per quam portarum com-
petentius et tutius vir Domini
elabi posset. Inventum est
vero quod nondum ad aqui-
lonarem portam custo-
diæadessent.…. sicquenullo:
penitus sentiente per por-
tam septentrionalem
ÉSreSSUuSs Est!
Roger de Pont., p. 57-8, ch. 57.
Misitigitur venerandus antistes
duosabbatesadcomitem
Flandrensem, petens ut
ei conductum præbeat,
donec transeat terra
ejus.
Comes vero, qui regis
Anglorum erat consan-
guineus et partiejus fa-
vebat,? respondit consi-
lium se supra hoc habi-
turum;addensetiamsesatis
potentem qui unum archi-
episcopum in sua domina-
tioneetterra detineat.Quo
audito archiepiscopus
suspectam habuit hujuscemodi
responsionem; timens ne
forte comes aliquid erga se vio-
lenter ageret, ut exinde gratiam
sibi majorem apud regem pararet.
Quapropter retulit verbum
istud ad Milonem Carva-
T 56 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
2135 À l’evesque Milun sun con- nensemi episcopum qui
seil en gehi. tune forte visitationis
428. Il ert le jur venuz l’arce- fs ne diese dog
vesque veeir. Cumque jam nox esset
E quant il s’en ala la nuit © ttenebræ cuncta occupassent,
en l’oscur seir, surgens episcopus cœpit velle rece-
L’arcevesque Thomas, ki mult der quem archiepisco-
out grant Saveir, pus præeuntibuscereis usque
Le conveia la fors. Pur desa- 34 portam persecutus
parceveir
2140 Fist estaindre les cirges,
qu’um nel peüst veeir.
est. Tunc jussit archiepiscopus
luminaria amoveri, et
quasi secretius aliquid cum epis-
429. « Esteigniez », fait lur copo locuturus paullulum a
il, « ces cirges alumez, circumstantibus avul-
« Laissiez l’aler a Deu. » Ensi sus est; sicqueascenso equo
s’est delivrez. À à
; : 5 albo quem ei episcopus
Il se trestrent ariere, e il esteit
præparaverat, una cum
muntez
Sur un grant cheval blanc eodem Carvanam ! usque nocte
,
qui li fu amenez ipsa pervenit.
2145 De la curt cel evesque. Einsi
s’en est turnez.
Cela doit suffire. On comprend que ni « vibrations
atmosphériques » ni « création collective » ? ne sauraient
rendre raison de ressemblances aussi étroites. Elles ne
peuvent provenir que d'emprunts directs. Il serait
facile de montrer, — ou plutôt, je l’ai déjà montré
op. cit., p. XLIX s., * — qu'il en est de même pour Guil-
laume de Cantorbéry, l’Anonyme de Lambeth et Jean
de Salisbury : ce dernier a emprunté aux deux autres
de nombreux passages, quelquefois sans y changer un
mot. D’un autre côté on sait déjà que Fitz-Stephen,
Alain de Tewkesbury et Herbert de Bosham diffèrent
foncièrement des autres biographes (cf. ci-dessus, p.
1. Sic ms.; lire Tarvanensem, Tarvanam.
2. Cf. ci-dessus, p. 137.
3. [Ci-dessus, p. 125 ss.].
DE SAINT THOMAS BECKET 157
136). Tout ceci confirme bien ce que j'ai dit plus haut
(p. 142), à savoir qu’il faut singulièrement restreindre
le rôle joué par la « légende de Becket », — au sens que
Mie Wilson donne à cette expression, — dans la genèse
des plus anciennes biographies de l’illustre martyr de
Cantorbéry.
Il s’agit maintenant de savoir si l’ordre de succes-
sion : Grim et Guillaume, Guernes, Roger est exact.
Que ce soit Guernes qui ait copié Grim et Guillaume,
et non l'inverse, cela est si évident, et si vraisemblable
a priori, que je me bornerai à renvoyer à ce qui en a
été dit par M. L. Halphen dans la Revue historique,
CII, 41 ss., et par moi, op. cit., pp. XXXVS., XLI let CI.
Mie Wilson ne conteste d’ailleurs pas l’antériorité des
biographes latins par rapport au poète français ?.
1. [Ci-dessus, pp. 105 et 113 ss.]
2. Mie W. me reproche d’avoir conclu du ‘post hoc’ au
‘propter hoc’ : « M. Walberg, in his turn attacking the ques-
tion of chronology, demonstrates to his own satisfaction (sic)
that the dates of these three authors are such as to make the
series Grim, Guernes, Roger a chronological one... and M. Wal-
berg, stepping firmly from his dates, strides across the plank
post hoc, ergo propter hoc’, rather an unsuitable medium for
the airy progress (!) whose perils have already been chartered »
(p. 494). En présence des ressemblances relevées plus haut,
ce procédé aurait évidemment été tout à fait légitime, s’il y
avait eu moyen de l’appliquer. Or, en réalité j’ai agi tout autre-
ment. Ayant montré que pour des raisons d’autre nature il
faut admettre que Guernes a puisé dans Grim et Guillaume
(cf. ci-dessus), je me suis servi de cette constatation pour fixer
le ‘terminus ad quem’ des œuvres de ceux-ci, à l’aide du poème
français, dont j'avais préalablement établi la date (voy. op.
cit., pp. XXXVI, XLIII (ci-dessus, pp. 107, 116]. Au sujet de Roger
158 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Parlons donc de la date de la composition de l’œuvre de
Guernes. Que le poème ,— j'entends la version conservée,
— ait été commencé en 1172, l’auteur le dit lui-même
et tout le monde est d’accord là-dessus. Mais a-t-il été
terminé en 1174, comme je le soutiens, ou en 1175,
voire même en 1176, comme le voudrait Mie Wilson ?
Examinons ce qu’elle objecte à mon argumentation.
de Pontigny on verra plus loin, p. 169 ss., que mes arguments
sont de divers ordres. — Il y a longtemps qu’on a remarqué
que le texte primitif de Grim s'arrête avec le chap. 88 (qui
finit par un ewplicit en règle), et que le reste (chapp. 89-95)
a été ajouté plus tard. Selon E. Étienne, à l'avis duquel je me
suis rangé, il y a même deux appendices différents : le premier,
qui comprend les chapp. 89-03, renferme le récit de la péni-
tence de Henri II (12 juillet 1174), le second raconte comment,
par une vision, le saint réconcilia le roi avec le prieur Benoît
(prieur de la Sainte-Trinité juillet 1175-29 mai 1177). Mie W.
ne voit aucune raison d'admettre plus d’une addition. Il est
vrai, dit-elle, p. 495, que le chap. 93 se termine par un ‘Amen’,
mais cela provient uniquement de ce que « after the account
of the king’s penance, and the signal benefits which God,
moved by the intercession of St. Thomas, had then shown to
Henry, the writer himself seeks the intercession of this powerful
mediator, and ends his prayer with an Amen’ ». Pour permettre
au lecteur de juger lui-même si l’affirmation de Mlle W. est
exacte et si la prière en question n’a pas le caractère d’une
péroraison, je la citerai ici encore une fois (cf. op. cit., p. XXXVI) :
« Hinc nos tibi, martyr insignis, fructum labiorum et
laborem manuum immolamus, orantes ut sicubinostra
lineas veritatis excessit oratio, tua sancta intercessione
et meritis indulgentiam consequamur et vitam. Amen ». (Que
l’auteur ne termine pas cet appendice par une invocation à Dieu
ou à Jésus-Christ, c’est tout naturel, puisqu'il s’est servi d’une
formule de ce genre [« Qui est cum Patre et Spiritu Sancto
Deus benedictus in sæcula. Amen. »] à la fin du chap. 88. Le
second appendice finit d’une façon beaucoup moins solennelle
encore : « Aliter alii hinc dixerunt, sed sic fuit visio ».)
DE SAINT THOMAS BECKET 159
En critiquant la date que j'ai fixée pour l’ouvrage
de Guernes, Mile Wilson me blâme d’abord d’avoir négligé
de rechercher l’influence exercée par le « premier roman »
du même auteur. Mile W. ne fait là que répéter le repro-
che adressé il y a quarante ans par H. Morf à E. Étienne.
Seulement elle oublie que d’autres se sont occupés de
cette question depuis lors. Que sait-on du poème perdu ?
Rien que ceci : Selon le témoignage de Guernes lui-
même, le « premier roman » avait été composé « d’ouïe »,
c'est-à-dire loin du théâtre des événements et d’après les
bruits parvenus jusqu'à l’auteur ; en conséquence il
contenait, lorsqu'il fut volé et divulgué par des copistes,
maintes erreurs à côté d’une part de vérité. Aussi
l’auteur l’a-t-il désavoué, en ne se déclarant satisfait
que de la rédaction remaniée et complétée qui nous est
parvenue 1. Sans doute il pourrait être intéressant de
chercher à déterminer ce qui est passé de la version
volée et perdue dans celle que nous connaissons ; mais
il va de soi que les résultats d’une telle recherche
seraient forcément plus qu'incertains. Mlle W. est
d'avis (p. 496) que la seconde version ne peut guère
différer de la première dans tous les détails, et je n'ai
garde d’y contredire. Toutefois l'argument qu’elle
allègue à l’appui, est pour le moins étrange : « The
second version can hardly differ in every particular
from the first, since Guernes tells us himself, 1. 6162,
1. Primes traitai d'oîe, e suvent à menti. À Cantorbire alai,
la verité où... Mes cel premier romanz m'unt escrivein emblé,
Anceis que jo l’oüsse parfet e amendé.…. Par lius est mençun-
giers e senz pleneireté ; E nepurquant à a le plus de verité.... Mes
cestui ai del tut amendé e finé. (Vv. 146-160.)
160 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
that number two also was ’amendez’ ». Comment le
fait qu’un ouvrage littéraire a subi des corrections de
la part de son auteur (A Cantorbire fu e faiz e amendez,
v. 6162) peut-il prouver que l’ouvrage en question ne
diffère pas complètement d’une version antérieure
inconnue ? Il faut avouer que ce raisonnement n’est
pas d’une clarté impeccable.
Quoi qu’il en soit, je ne vois pas bien quelle impor-
tance la « simplification des faits connus » qu’on me
reproche, pourrait avoir pour la question des rapports
de la Vie conservée avec les biographies latines de
Becket ou pour celle de la date de notre poème. Il est
vrai qu'il en serait autrement, s’il y avait la moindre
vraisemblance à ce que Grim et Guillaume de Cantor-
béry, qui avaient tous deux assisté à la fin sanglante
de Becket, se fussent mis à copier un poème français
tel que le « premier roman » de Guernes, fait tout entier
de seconde main et dont ils étaient à même de cons-
tater les inexactitudes sur bien des points. Évidem-
ment cette hypothèse est en soi tout à fait improbable,
et il suffisait de renvoyer, comme je l’ai fait dans mon
livre, aux pages où M. Halphen l'avait déjà repous-
sée À,
Quant à la date exacte du « premier roman », on
l’ignore naturellement. Mais, dit Mlle Wilson, « sans
connaître la date où ce premier poème fut commencé,
les conjectures de M. Walberg : « sans doute [com-
mencé] au cours des tout premiers mois qui suivirent
le meurtre » (p. xxiv), et d’Abbott : « immediately
1. Cf ci-dessus, p. 157.
DE SAINT THOMAS BECKET 161
after the Martyrdom », n'ont pas de base réelle 1»
Sans insister sur la singulière logique de cette phrase,
— point n’est besoin de faire des conjectures au sujet
d’une chose que l’on connaît déjà, — je ferai remar-
quer que mon hypothèse reposait sur une considération
que Mlle W. n'a pas jugé utile de mentionner, mais
qui se trouve indiquée à la page citée, à savoir « l’im-
pulsion immédiate des sentiments d'horreur et d’indi-
gnation d’une part, de pitié et d’admiration de l’autre,
que produisit cet événement tragique ?. » J’ose croire
que cet argument paraîtra assez plausible à la plupart
de mes lecteurs, d'autant plus qu’on sait que Guernes
se rendit à Cantorbéry en 1172 et que, partant, la pre-
mière rédaction tombe avant cette date. Ma supposi-
tion est d’ailleurs corroborée par ce qu’on va lire.
Au commencement de son poème (v. 144) Guernes
affirme avoir travaillé quatre ans à la composition de
la Vie du saint Martyr : Quatre anz à ai pres mis al
feire e al furnir. À la fin (v. 6166-6170), il date son œuvre
d’une façon très précise mais qui, au premier abord,
semble s’accorder mal avec ce qu'il avait dit aupa-
ravant :
L'an secund que li sainz fu en s’iglise ocis,
Comenchai cest romanz, e mult m'en entremis.
1, « Without knowing the date when this first poem was
begun, the conjectures... have no foundation in fact » (p. 497).
— Mlle W. aurait pu ajouter que Morf était du même avis
qu’Abbott et moi : «. der erste mangelhafte Entwurf seines
Gedichts, den er augenscheinlich gleich nach Beckets Tod
begann », Deutsche Litteraturzeitung, 1884, col. 1049.
2. Abbott, Si. Thomas of Canterbury (Londres, 1898), I,
p. 25, avait dit à peu près la même chose avant moi.
Walberg IL
162 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
Des privez saint Thomas la verité apris :
Mainte feiz en ostai ço que jo ainz escris,
Pur oster la mençunge. Al quart an fin i mis.
Cependant cette contradiction n’est qu'apparente.
Si l’on rapproche des lignes citées en dernier lieu ce
que nous venons de dire du « premier roman » du
poète, tout devient clair, sans qu’on ait besoin d’inter-
préter le v. 6170 comme voulant dire dans la quatrième
année de travail’, interprétation toute gratuite et qui
est rendue extrêmement invraisemblable par le paral-
lélisme indéniable entre le quart an et L'an secund
(que li sainz fu en s'ighise ocis), quatre lignes plus haut.
Comme je l’ai dit, op. cit, p. XXI, rien ne nous
défend de supposer que c’est la seconde rédaction du
romanz que l’auteur dit, aux vv. 6166-7, avoir entre-
prise en 1172, tandis que, en parlant au v. 144 de
« quatre ans » consacrés à son travail, il a en vue tout
le laps de temps écoulé depuis le commencement de la
composition du « premier roman » jusqu'à l’achève-
ment de la rédaction définitive ?. Du commencement
1. [Ci-dessus, p. 89.]
2. H. Morf et E. A. Abbott avaient déjà émis cette hypo-
thèse, indépendamment l’un de l’autre ; de mon côté je suis
arrivé au même résultat avant de connaître mes devanciers
(voy. op. cit., p. XXII, n. 1 [ci-dessus, p. 89]). — Mie Wilson
s'étonne (p. 496) que je n’aie pas allégué à l'appui de mon
interprétation du v. 144 un fait qui, à son avis, pourrait la
confirmer, à savoir qu’au v. 141 ss. Guernes parle de « la vie »
du martyr, tandis qu'ailleurs il parle du « roman » : d’un côté,
du «premier roman », de l’autre, de cestui. Je crois avoir bien
fait de ne pas affaiblir ma thèse par un argument pareil. Un
critique avisé n'aurait sans doute pas manqué d’objecter que,
si au v. 6167 Guernes qualifie son poème de « roman » (cest
DE SAINT THOMAS BECKET 163
de 1171 à la fin de 1174 il y a en effet près de quatre
ans. Le compte y est.
Mie Wilson n'est cependant pas contente. J'avais
signalé le fait qu’au v. 6170 les mss. HWC portent
quint an au lieu de quart an, leçon que présentent BP
(D change), et j'ajoutais cette explication que deux
copistes, celui de H et celui de la source commune de W
et de C, choqués de la contradiction qui paraissait
exister entre les deux strophes en question, y avaient
remédié en remplaçant quart par quint. Mais, réplique
Mie W., puisque, d’après le classement des manuscrits,
B + H (et D) forment un groupe, P + WC un autre,
la même altération aurait donc été faite par deux scribes
indépendants l’un de l’autre, et du reste les deux leçons
sont également bien appuyées, chacune par deux auto-
rités appartenant l’une au premier groupe de mss.,
l’autre au second. D'accord. Seulement, à supposer
que guint soit la leçon originale, la situation est en appa-
rence exactement la même que dans le cas précédent,
en réalité bien plus inexplicable : non seulement l’alté-
ration aurait été, dans ce cas aussi, opérée dans deux
mss. appartenant à des groupes différents, — ce qui ne
paraît pas avoir frappé Mlle W., — mais on ne s’expli-
querait pas la raison du changement de qguint en quart,
tandis que l’inverse se comprend très facilement. Ajou-
tez-y que le copiste de H, comme je l’ai montré, op. cit.,
p. CXxXx s., a quelquefois consulté un manuscrit appa-
vomanz), quatre lignes plus loin il le désigne par l'expression
« cette vie » : E ço sacent tuit cil qui ceste vie orrunt Que pure
verité par tut oïr purrunt. Les deux termes désignent donc ici
la même chose.
164 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
renté à WC, et que par conséquent il a pu trouver dans
cette seconde source la leçon qu’il a introduite dans son
texte. IL est donc manifeste que la leçon al quart an
est, du point de vue des mss., la plus autorisée.
Cela n’est d’ailleurs pas la seule raison qui m'a induit
à fixer à l’année 1174 l'achèvement de notre poème.
Dans un des mss. qui ont conservé celui-ci, on trouve,
à la fin du texte, un épilogue en vers dans lequel l’au-
teur, qui s’y nomme lui-même, exprime sa reconnais-
sance envers la sœur de Becket, Marie, abbesse de
Barking depuis 1173, et envers « Oede le buen priur
de Seinte Terneté » et « le covent des seignurs », qui lui
Unt fet mult grant sucurs, del lur sovent doné,
Maintenu an e jurz e entr'els governé.
Eudes, qui était prieur de la Sainte-Trinité, à Cantor-
béry, depuis 1167, fut élu abbé de Hastings au commen-
cement de juillet 1175. De l’avis de Mlle Wilson (p. 497),
les paroles de Guernes ne prouveraient point qu'Eudes
fût encore prieur à l’époque où le poète les écrivit ;
même si l'avancement avait déjà eu lieu, le poète,
n'ayant connu Eudes que comme prieur, était par-
faitement libre de ne pas faire mention de sa nou-
velle dignité, d'autant que cette mention aurait dû
prendre la forme un peu incommode d’un alexandrin.
Il m'est impossible de partager cette manière de voir.
L'épilogue de Guernes est, on le sait déjà, un hommage
de gratitude offert à ses bienfaiteurs, l’abbesse et les
religieuses de Barking d’un côté, le prieur Eudes et
les moines de la Sainte-Trinité de l’autre. Guernes fait
preuve dans son poème d’un souci de l'exactitude
DE SAINT THOMAS BECKET 165
digne d’un véritable historien (cf. op. cit., p. CII s.).
Si, au moment où Guernes écrivit l’épilogue en ques-
tion, Eudes avait déjà été promu abbé de Hastings,
il me paraît indubitable que le poète, en parlant de
lui, ne l’aurait pas qualifié de priur de Seinte Terneté
tout court, étant donné surtout qu'il ajoute aux vers
cités ci-dessus :
Quel part que seit mis curs, e de long e de lé,
A els est mes returs, tut pur lur grant bunté.
Il promet donc de revenir auprès de ceux qui l’ont
reçu avec une si généreuse hospitalité 1. On conviendra
que, si le prieur n’était plus là, il serait bien singulier
de l’associer, de cette façon, à ses anciens subordonnés.
L’argument que le poète aurait reculé devant la néces-
sité de donner à la mention du départ de son pro-
tecteur la forme d’un alexandrin, n’est pas sérieux.
Il suffit de rappeler que Guernes écrit avec une grande
facilité et qu'il ne s’est pas dérobé à la tâche autrement
ardue de traduire en vers français de longs raisonnements
abstraits, des textes de loi et des édits administratifs.
Mie Wilson objecte aussi (L. c.) qu'il n’est nullement
certain que l’épilogue ait été écrit après l’achèvement
du poème. Or, d’une part on sait que la Vire de saint
Thomas a été composée tout entière à Cantorbéry,
— Mie W. le rappelle elle-même, p. 496, — d'autre
1. Cf. les vers cités un peu plus haut. Mlle Wilson parle de
« the welcome he had received... from Odo, prior of Christ-
church », comme s’il s'agissait simplement d’une courte visite
faite par Guernes au prieur Eudes, qui aurait été content de
le voir.
166 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
part il ressort des vers que je viens de citer et de ceux
qui vont suivre que l’épilogue a été écrit lors de, ou
après, un départ plus ou moins définitif de Cantorbéry,
à un moment où le poète, las de son long travail litté-
raire, s’en va, bien content de l’avoir fini et tout heu-
reux de la façon dont il a été récompensé de ses peines :
De ço k’ai esté sovent las de rimeier sa passiun, Il [—
saint Thomas] me rent bien, neent a gas : assez me trove
guarisun, Or, argent, robes en mes sas, chevals, autre
possessiun. Se nuls me dit : « Guarniers, ou vas ? »,
tuz li munz est miens envirun (VV. II-14).
A mon avis, il est donc hors de doute qu’aussi bien
l’épilogue que la Vie ont été terminés avant la promo-
tion du prieur Eudes à la dignité d’abbé de Hastings,
c'est-à-dire avant juillet 1175. Cela étant, il devient
tout à fait nécessaire d'admettre que Guernes a compté,
—comme c’est bien naturel, en somme, — les quatre
années employées à « faire et fournir » son travail à
partir du moment où il commença la première version
de la Vie du martyr.
Cependant Mile Wilson croit (p. 498) avoir trouvé
dans le poème certaines preuves d’une date postérieure
à 1174. Je ne m'arrêterai pas longtemps au v. 6078,
que Mile W. interprète d’une manière erronée, à mon
avis, et qui, de toute façon, ne prouverait pas grand’
chose !, Des allusions aux lois forestières, sur lesquelles
1. La phrase Pere e fiz sunt tut un, qui dreit volt esguarder,
ne signifie pas, comme le veut Mile W. : « Le père et le fils
(c'e.-à-d. Henri IT et Henri le Jeune) sont [ maintenant] par-
faitement d'accord » (dans ce sens on dit plutôt esfre a un ou
en un). Les substantifs pere et fiz sont ici pris au sens général
DE SAINT THOMAS BECKET 167
Mie W. voudrait aussi faire fond, il n’y a rien à con-
clure ; elles seraient naturelles à n’importe quelle époque
du x11e siècle. D'ailleurs, dans les nombreuses et iniques
poursuites pour infractions aux lois sur la chasse qui
eurent lieu après la répression du soulèvement de 1173-
1174, notamment en 1175, Henri II se contenta d’infli-
ger de fortes amendes !; et ce qui causait l’indigna-
tion de Guernes c’est que le braconnage fût puni de la
peine de mort ou de mutilation; cf. vv. 3598, 5649,
5686-7, 6084. Le principal argument de Mlle W. est
emprunté aux vv. 6051-6060. On sait que Henri II,
en présence du suprême danger qui le menaçait de la
part d’ennemis de l'extérieur et de vassaux insurgés,
conduits par ses propres fils, se soumit à une péni-
tence humiliante devant le tombeau de Becket, pour
obtenir son pardon et le secours du saint, et qu’il fut
en effet sauvé, comme par miracle. Ayant raconté
la pénitence subie par le roi, Guernes ajoute (vv.
6049-6050) : De plus repentant prince ne vus puet
nuls cunter ; Mais al martyr requerre dut 1l trop demurer.
Pour motiver ce dernier vers, il continue immédiate-
ment : le roi eut le tort de tarder plus de quarante mois
(comme au v. 2781 : Del tut erent a un, plus que uncles e niés) ;
remarquez l’absence de l’article défini, contrairement à ce
qu’on trouve dans les deux vers suivants ainsi qu'aux vv. 6146
et 6153, où il s’agit bien des deux Henri en particulier. Le pas-
sage en question signifie donc : « Père et fils sont un, tout bien
considéré (ou : conformément au droit [divin]) ; ceux qui vou-
laient désunir le fils et le père, désiraient la ruine de tous les
deux. » ;
1. Voy. Ramsay, The Angevin Empire, p. 223, et les chro-
niques citées 4b., p. 186, n. 7.
168 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
à faire pénitence ; s’il avait laissé passer encore quarante
semaines et quarante jours, la justice de Dieu l'aurait
frappé ; en effet, lorsque la « quarantaine des mois »
se fut écoulée et que la « quarantaine des semaines »
(fin avril 1174-fin janvier 1175) fut commencée, des
troubles éclatèrent dans le royaume, et, sans l’inter-
cession du martyr, la colère de Dieu se serait manifestée
«dans l’une de ces trois [quarantaines] ». Or, dit Mlle W.,
comment l’auteur pourrait-il prendre ses auditeurs à
témoin que le roi avait échappé à la vengeance divine,
si les « quarantaines » n'étaient pas passées toutes les
trois, autrement dit s’il n’écrivait pas après le milieu de
mars 1175 ? L'explication est bien simple : c’est que le
roi avait, avant l'expiration du dernier délai concédé,
expié son péché, — le poète a relaté en détail cet événe-
ment et l’a daté, fort exactement, du vendredi 12 juil-
let 1174 (Vv. 5916-5919), — le saint avait « changé
la face de Dieu » (v. 6059), il avait obtenu du souverain
juge la grâce du coupable. La prédiction, si on peut
dire ainsi, de Guernes n’est donc qu’un jeu d’esprit
(au reste peu logique, du moins dans la forme, puisque
la première des trois quarantaines était déjà passée,
quand Henri fit son voyage expiatoire à Cantorbéry).
Dans les vers qui suivent immédiatement les strophes
citées par Mie W., et que je viens de résumer ci-dessus,
le poète dit expressément : Or ad Deus parduné al rei
sun mallalent, et comme preuves il allègue la capture
du roi d'Écosse, opérée au lendemain même de la péni-
tence de Henri, la retraite du comte de Flandre, la
délivrance de Rouen, etc., tous événements qui se pro-
duisirent en moins de cinq semaines et qui décidèrent
DE SAINT THOMAS BECKET 169
de l'issue de la révolte. Le 30 septembre 1174 Henri le
Jeune et ses frères se soumirent à leur père, qui leur
pardonna généreusement.
Les strophes en question ne contiennent donc rien,
non plus que les autres passages allégués par Me Wilson,
qui nous empêche de fixer la date de l’achèvement du
poème aux derners mois du quart an qu’ot suffert li
martyrs passiun (v. 5916).
Il ne reste qu’à dire quelques mots de l’ordre chrono-
logique de Guernes et de Roger de Pontigny entre eux.
Comme ce dernier mentionne (p. 2) le successeur du
prieur Eudes, Benoît (« vir venerabilis Benedictus,
Cantuariensis prior »), qui fut prieur de juillet 1175
au 29 mai 1177 !, et qu'il connaît Jean de Salisbury
comme évêque de Chartres, dignité à laquelle celui-ci
fut élu en juillet 1176 ?, il est évident que sa Vita a été
composée dans la seconde moitié de 1176 ou au commen-
cement de 1177. Mlle Wilson, qui pense que Guernes n’a
terminé son poème que vers la fin de 1175 ou en 1176
(p. 499), tire de ces dates la conclusion qu'il n’est aucune-
ment sûr que le poète français soit antérieur à Roger.
Il est regrettable que Mie W. ne nous dise pas comment,
alors, elle explique les faits suivants, qui sont bien
mentionnés dans mon travail mais au sujet desquels
elle a préféré ne pas se prononcer.
Aux vv. 5146 suivv. Guernes raconte comment les
quatre meurtriers de Becket traversent la Manche,
1. Cf. Vie de s. Thomas le Martyr, p. XXIV, n. 4. [Ci-dessus,
p- 91.]
2. Cf. op. cit., p. xxxIV. [Ci-dessus, p. 104.]
170 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
passent la nuit au château de Saltwood, chez Randoul
du Broc, ennemi juré de l’archevêque, et se-rendent le
lendemain à Cantorbéry, accompagnés d’une troupe de
chevaliers et de soldats réunis par Randoul. Ils entrent
dans le palais archiépiscopal : Li quatre sulement sunt
en la sale entré E uns archiers Randulf, qu'il unt od els
mené (v. 5181-2). Ces vers correspondent aux mots
suivants de Grim (p. 430, chap. 76) : «Soli quatuor cum
satellite uno ingressi sunt ». Sans aucun doute Randulf
est au datif(-gén.), et désigne le seigneur de l’archer,
Randoul du Broc. Pourquoi le poète aurait-il donné le
nom d’un obscur archer qui ne prit aucune part active
au drame qui allait se dérouler ? C’est ce que ne s’est
pas demandé Roger de Pontigny, qui écrit (p. 70,
chap. 70) : « Ingressus fuerat cum eis quidam sagitta-
rius nomine Randulfus ». — Encore plus probant est
le fait que, dans certains passages où les mss. du poème
de Guernes présentent deux leçons différentes, Grim
est d'accord avec l’un des deux groupes de mss., Roger
avec l’autre. En voici des exemples 1. V. 431-2 H Dunc
enveia U reis a Seinte Ternité Treis eveskes, ki sorent
mult de sa volenté; B manque; PWC portent Dous
evesques. Cf. Grim, p. 366 : «tres episcopos destinavit
Cantuariam »; Roger, p. 14 : « Missis igitur duobus
episcopis ». (Guernes, v. 457-8, et Roger, p. 16, ne men-
tionnent que les évêques de Chichester et d’Exeter,
mais le chroniqueur Gervais de Cantorbéry [I, 160]
donne le troisième, Gautier de Rochester). — V. 1038-
1040 H Li reis dist que tuzdis em purreit mes parier,
1. Ct. op. cit., p. xxXXVI [ci-dessus, p. 107].
DE SAINT THOMAS BECKET L7E
Se 1l ne poeit tant vers l'apostoile ovrer K'en sun seel
volsist les leis enseeler ; B manque ; PWC K'’en sa buille
Jesist ses L. e. Cf. Grim, p. 384: «… ut sigillo suo leges
regni mei consignet et sanciat auctoritate »; Roger,
p. 37 : «.… bulla propria consuetudines.. confirmaret ».
— V. 1978-1980 BH Tuit s’en erent fuï e clerc e chevalier ;
N'en à trovast pas sis, s’il en eüst mestier, Kar la poür
del rei les out fait desfuchier ; PWC N'en it. pas dis.
Cf. Grim, p. 399 : « … cum de tam numerosa familia
sua non amplius quam sex servientes invenisset » ;
Roger, p. 52 : «... vix decem ».
Pour ma part je ne vois, à cela, qu’une explication :
Roger a utilisé le poème de Guernes, dont il a eu sous les
yeux une copie apparentée à PWC. Si Mlle Wilson en
a trouvé une autre, elle aurait bien fait de nous la révé-
ler. P. 493 elle dit en passant : « further we find that
Roger and Grim sometimes agree respectively with
the different readings of the two groups of Mss. of the
poem » ; mais, comme si, pour elle, c'était là une chose
dénuée d'importance, elle glisse sans plus insister !.
A la fin de son compte rendu Mie Wilson fait allusion
à certains passages de la Vie de saint Thomas dont, selon
1. Au lieu de cela, Mie W. à jugé plus commode de m'ac-
cuser de raisonner de parti pris («... a later ‘terminus ad quem’
than M. Walberg, anxious to place Guernes before Roger de
Pontigny, i. e. before July 1176, is willing to admit », p. 498).
Par contre M. L. Halphen, dont Mlle W. croit défendre l'opi-
nion, semble, dans le compte rendu qu’il a fait de mon livre
(Revue historique, CXLIII [1923], pp. 242-3), prêt à se ranger
à mon avis : « Nous avions fait de Roger de Pontigny la source
de Guernes : M. Walberg retourne la thèse pour des raisons
qui paraissent en effet convaincantes ».
172 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
elle, je n’ai pas apprécié assez haut la valeur littéraire,
et elle termine par ces mots : « But we must be grateful
to him for at any rate rendering them accessible to
us, and they speak for themselves ». Sans doute les bons
sentiments de Mlle W. me sont très sensibles. Avoue-
rai-je pourtant que, si c'était là le seul mérite de mon
travail, je trouverais fort mal employées les années,
— elles sont, hélas ! au nombre de bien plus de quatre,
— que j'ai mises à « faire et à fournir » ce gros livre ?
Heureusement, il m'est peut-être encore permis de
croire qu’il n’en est pas ainsi. En tout cas il ne me
semble pas, — évidemment, je peux me tromper, —
que Mlle Wilson ait réussi à ébranler un seul des résul-
tats qu’elle a attaqués. Ce qui ne veut pas dire que je
regarde mon travail comme « parfet » et n’ayant pas
besoin d’être « amendé » encore. Au contraire, une cri-
tique compétente et objective est toujours pour moi la
bienvenue.
(Mélanges de philologie offerts à M. Johan Vising [Go-
thembourg, 1925}, p. 123-145).
VI
JEAN DE SALISBURY
BIOGRAPHÉE DE THOMAS BECKET.
MODÈLE OU COPIE ?
En publiant, en 1922, la Vie de saint Thomas le
Martyr de Guernes de Pont-Sainte-Maxence, j'ai été
amené à étudier la question des rapports qui unissent
les anciennes biographies de Thomas Becket. Ce pro-
blème avait déjà été traité plusieurs fois ; en dernier
lieu il avait fait le sujet d’un important article publié
dans la Revue historique, CII (1909), 35-45, par M. L. Hal-
phen. Les résultats de mes recherches, tout en concor-
dant sur certains points avec ceux obtenus par M. L. Hal-
phen, en diffèrent sur d’autres, notamment au sujet de
l’ordre de succession des ouvrages de Guernes et de
Roger de Pontigny et pour décider si Jean de Salisbury
a été la source de Guillaume de Cantorbéry et du soi-
disant Anonyme de Lambeth ou si, au contraire, il
dérive d’eux. Dans le compte rendu qu’il a fait de mon
travail dans la Revue historique, CXLIITI (1923), 242-3,
M. Halphen paraît, en ce qui concerne la première de ces
questions, accepter ma thèse, savoir que Roger a utilisé
Guernes ; pour l’autre, il se contente d'enregistrer mon
174 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
opinion sans se prononcer sur la valeur qu'il lui attribue.
Un autre critique, Mile C. I. Wilson !, émet l’avis que
toutes les anciennes biographies de Becket qui ont été
conservées, et qui nous paraissent aujourd'hui des
œuvres individuelles, ne sont en réalité que des restes
d’une grande « création collective », de la « légende de
Becket », formée, bientôt après le meurtre ( 29 décem-
bre 1170), à Cantorbéry, où, parmi les fidèles du saint,
— clercs, moines et pèlerins, — son souvenir resta
toujours vivant et fut l’objet d'innombrables discus-
sions, sermons, récits et anecdotes, etc. Dans ces condi-
tions, uniquement des coïncidences qui seraient assez
frappantes pour exclure toute autre hypothèse que celle
d’un emprunt direct, pourraient prouver la dépendance
d’un texte par rapport à un autre. De l’avis de Mlle Wil-
son (p. 494) je n'ai pas produit les ressemblances tex-
tuelles que ma démonstration aurait exigées. Il est vrai
que, dans la discussion où elle entre, Mlle Wilson ne
s'occupe guère que de Guernes, d'Édouard Grim et de
Roger de Pontigny. Cependant, comme elle dit, d’une
façon générale (p. 492), que, faute d’avoir tenu compte
de l’atmosphère dans laquelle les biographies de Becket
ont pris naissance, l’auteur de ces lignes a tiré des con-
clusions d’une rigueur indue, il est évident qu’elle a
trouvé insuffisantes aussi les preuves que j'avais allé-
guées pour démontrer la nature des relations de Jean de
Salisbury avec Guillaume de Cantorbéry et l’Anonyme
de Lambeth.
1. Voir The Modern Language Review, XVIII (1923), 491-
499.
DE SAINT THOMAS BECKET 175
Peut-être ne sera-t-il donc pas inutile de revenir
brièvement sur ce dernier problème, d'autant plus qu'une
nouvelle lecture des biographies en question m'a révélé
l'existence de quelques ressemblances, en partie tout à
fait inattendues, qui jusqu'ici m'avaient échappé.
Cette fois je ne me bornerai pas à renvoyer simplement
aux passages qui nous intéressent ; j'en mettrai au
moins quelques-uns sous les yeux du lecteur, qui, de
cette façon, sera à même de se former plus facilement
une opinion !.
Dans mon édition du poème de Guernes j'ai montré
que la Vita sancti Thomæ de Guillaume de Cantorbéry
a été composée entre le rer juin 1172 et l'automne de
1174 (probablement en 1173 ou au printemps de 1174),
que celle de l’Anonyme de Lambeth date de la seconde
moitié de 1172 ou du printemps de 1173, et que la
biographie de Jean de Salisbury est antérieure à 1176 ?.
On voit que de ces dates il n’y a rien à conclure quant
à la filiation des trois ouvrages dont il s’agit.
Il y a longtemps qu'on a remarqué entre ces trois
biographies certaines ressemblances, touchant aussi
bien la forme que le contenu. Naturellement on est
d’abord porté à croire que c’est Jean qui a été le modèle
des deux autres. On s’expiique mal, ainsi que dit M. Hal-
1. Dans un mémoire inséré dans les Mélanges offerts à M. J.
Vising, le 20 avril 1925 [et reproduit ci-dessus pp. 135-172],
je crois avoir démontré l’inanité des objections faites par
Mue Wilson contre la théorie que j'avais émise sur la date de
la Vie de Guernes et ses rapports avec les textes latins qui s’en
rapprochent le plus, c'est-à-dire Édouard Grim, Guillaume
de Cantorbéry et Roger de Pontigny.
2. [Cf. ci-dessus, pp. 116-131.
176 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
phen, qu’un écrivain de valeur, comme l'était Jean
de Salisbury, qu’un des plus intimes compagnons du
saint ait compris sa tâche à la manière d’un vulgaire
compilateur. Ce qui semble confirmer cette première
impression, c’est que, Jean s'étant contenté, pour
raconter le meurtre de Becket, d'insérer dans sa bio-
graphie le texte d’une lettre qu’il avait écrite à l’évé-
que de Poitiers, probablement dès 1171, en tout cas
avant le 21 mai 1172 °?, on trouve même dans cette
partie du récit, des détails qui se rencontrent également,
avec des variantes peu importantes, dans Guillaume
ou l’Anonyme, voire dans tous les deux.
Avant de discuter ces faits, citons d’abord un cer-
tain nombre des passages de Jean qu'on retrouve,
plus ou moins inaltérés, ailleurs.
Jean de Sal., p. 305, 1. 5-13.
Licet enim ei mundus in omnibus
lenociniis suis adulari et. applau-
dere videretur, nec conditionis nec
oneris sui immemor erat, qui quo-
tidie hinc pro domini sui regis
salute et honore, inde pro neces-
sitate ecclesiæ et provincialium,
tam contra regem ipsum quam
contra inimicos ejus contendere
cogebatur et variis artibus varios
eludere dolos. Sed hoc præcipue
perurgebat, quod indesinenter
oportebat eum pugnare ad bestias
curiæ...
1. Revue historique, CII, 38.
2. Revue historique, CII, 30.
Guill. de Cant., p. 5, l. 18-24.
In omnibus tamen lenociniis mun-
di blandientis et prosperitatis arri-
dentis applausu, memor conditionis
suæ et oneris sibi impositi, contra
bestias curiæ pugnavit, portans
necessitates ecclesiæ et quatenus
regia severitas et reverentia per-
misit, contra regem contendens,
tanquam quodam futurorum præ-
sagio sub pacis tempore dimicabat
in acie.
DE SAINT THOMAS BECKET
Jean de Sal., p. 305, L. 22-28.
In multis enim expertus magnani-
mitatem ipsius et fidem, tanto quo-
que fastigio bene sufficientem [rex]
credidit, et ad suas utilitates facile
inclinandum et ad nutum ipsius
in negotiis ecclesiasticis et sæcu-
laribus universa gesturum : si vero
dies suos mors immatura præci-
deret, hæredibus suis tutorem fide-
lissimum providebat.
Jean de Sal., p. 305, 1. 28-31.
Vir autem experientissimus, et
bene solitus plusquam facile dici
posset futura metiri, tantæ curæ
periculum satis acute ponderavit 1.
Jean de Sal., p.305, 1. 31-32.
utpote qui longo usu didicerat quid
sedes illa haberet oneris, quid hono-
r1s.
Jean de Sal., p. 305, 1. 32-
P. 306, 1. 2.
Noverat etiam mores regis et
officialium ejus improbitatem et
pertinaciam et in curia illa quam
177
Anon. de Lamb., D. 84, L. 21-26.
In multis enim expertus magnani-
mitatem ejus et fidem, tanto qui-
dem fastigio bene suffcientem [rex]
credidit, sed et ad suas utilitates
facile semper inclinandum et, si
dies suos mors immatura præci-
deret, hæredibus suis futurum fi-
dum tutorem præcipue cogitavit.
Guill. de Cant., p. 7, L. 4-5.
Vir autem experientissimus et
solitus futura metiri tantæ curæ
sarcinam satis acute ponderavit 1,
Anon. de Lamb., p. 86, 1. 1-3.
Haud dubium enim quin noverit
celsitudinis illius pariter honorem et
onus ?,
Guill. de Cant., p. 7,1. 5, 7-9,
14-15.
Cogitabat enim 3... regis iram per-
tinacem, mores varios regum succe-
dentium et quicquid exosis libuisset
1. Dans l’Anon., p. 85, 1. 2 du bas-p. 86, 1. 1, se trouve une
phrase qui se rapproche de très près de celle qu’on vient de
lire : « Ut autem veritas non negetur, tanquam multorum peri-
tus et solitus bene futura metiri, tantæ curæ periculum satis
prævidit et ponderavit. »
2. Cf. Guill., p. 7, L. 5-7 : « Cogitabat enim onera pastoralis
officii, regimen animarum, laborem, sollicitudinem, negligen-
tiæ pœnam. » On voit que cela ressemble moins au texte de
Jean et ne contient pas l’antithèse que celui-ci et l’Anonyme
ont en commun.
3. Cf. la note précédente.
W alberg
12
178
efficax esset malitia delatorum. Ex
quibus veracissime colligebat quod,
si oblatum subiret officium, Dei
gratiam amissurus esset aut regis.
Jean de Sal., p. 306, L. 2-4.
Non enim Deo adhærere poterat
regiis motibus obsequens, aut re-
gem non habere inimicum, ei sanc-
torum præferens leges.
Jean de Sal., p.306, L. 5-10.
Itaque aliquandiu regi et aliis eum
promovere volentibus reluctatus
est : sed electio divina tantum præ-
valuit, ut suadente et inducente et
instanter urgente venerabili viro
Henrico Pisano, presbytero car-
dinali et apostolicæ sedis legato,
desiderio regis acquiesceret et con-
siliis amicorum.
Jean de Sal., p. 307, Î. z-3.
Manus suas excutiebat ab omni
munere, et a domo sua sordes ava-
ritiæ prorsus eliminabat.
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
inferre, delatorum calumnias... Name
* que si oblatum subiret officium.. {
Anon. de Lamb., pb. 86,1. 11-15.
.… demum aut regem dilectum do-
minum suum amissurus esset aut
Deum. Nec enim mereretur cum Deo
regnare, regis motibus obsequens,
aut posset cum rege gaudere, sanc
torum Dei leges præponens.
Guill. de Cant., p. 8, l. 15-22
25-26.
Itaque ei aliisque eum promovere
volentibus aliquamdiu reluctatus
est. Cæterum providens Dominus
domui suæ,.… viri venerabilis Hen-
rici Pisani, presbyteri cardinalis,
apostolicæ sedis legati, spiritum
excitavit, qui eum hortaretur et
induceret ad regimen suscipien-
dum.…. voluntati regis et consiliis
amicorum adquievit 2.
Guill. de Cant., p. 12, L. 3-5.
Quid quod in cognitione causa-
rum non modo manus excutiebat ab
omni munere et a domo sua sordes
corruptionis eliminabat.…. ?
1. Voici la fin de la phrase de Guill. : « sciebat quia regem
vel regum omnium Dominum cogeretur offendere (præsertim
cum nemo possit duobus dominis servire, quorum præcepta
discordant). » C'est la même pensée que celle exprimée par
les deux autres biographes, mais pour la forme Guill. est moins
près de Jean que ne l’est l’Anonyme.
2. L’Anon. parle également (p. 86) de la résistance de Becket
et de l’intervention du cardinal Henri de Pise, mais dans des
termes qui diffèrent sensiblement de ceux dont se servent Jean
et Guillaume.
DE SAINT THOMAS BECKET
Jean de Sal., p. 307, l. 3-29.
Erat quoque providus in consi-
liis et in ventilatione causarum dili-
gens et modestus auditor, in interro-
gationibus subtilis, in responsioni-
bus promptus, justus in judiciis et,
personarum prorsus acceptione di-
ducta, juris per omnia rectissimus
exsecutor. Sub honestate vestium
Christi militem, ne merita vana
gloria minueret, studiosius occul-
tabat, ut juxta sapientis edictum
frons ejus conveniret populo, cum
intus essent fere omnia dissimilia.
Nec in palatium ad mensam ingre-
diebatur nisi pauperibus præinduc-
tis, et ad hoc ditius et refectius no-
bilitari mensam voluit, ut ex reli-
quiis plenius et gratius consolare-
tur egenos. Ostiatim mendicantium
aullus ab ejus januis vacuus rediit,.
Lares ægrorum et debilium per suos
diligentius scrutabatur, et benefi-
cüis visitabat, quamplurimos eorum
quotidiano victu vestituque sus-
tentans. Cum enim piæ memoriæ
Theobaldus decessor ipsius sta-
tutas decessorum suorum elee-
mosynas duplicare consueverit, hic
religiosa æmulatione etiam du-
plum ejus censuit duplicandum. Ad
179
Anon. de Lamb., p. 88, 1. 3
du bas et suivv.
.… in propriorum ordinatione pro-
vidus, in causarum decisione prom-
ptus et justus, post avaritiam non
declinans et post munera non
abiens, pius oppressorum consola-
tor et velox injuriantium ultor…
(P. 89, L. 19-23) Cæteris enim exte-
rius se sicut in habitu sic et in victu
conformans, et inter eos jocundus
et bhilaris, intus tamen dissidere
curabat, juxta illud viri sapientis :
« Frons populo nostra conveniat
intus autem omnia dissimilia sint. »
(P. 89, L. 11-13) Demum ad men-
sam grandis nobilisque curiæ cœtu
vallatus et præinductis viginti sex
pauperibus accedebat. (P. 89, 1. 5
du bas-p. 90, 1. 9) Ad hoc etiam di-
tiorem et refertiorem mensam ha-
bere sategit, ut ex reliquiis plenius
pauperibus subveniret. Magna si-
quidem ei cura pauperum erat, et
præter hoc quod ostiatim mendican-
tium nullus ab ejus januis vacuus
rediit, ipse lares ægrorum et debi-
lium pauperum diligentius per suos
scrutabatur et eleemosynis visita-
bat, quamplurimos etiam quoti-
diano victu vestituque sustentans 1.
Cum vero decessor suus statutas
1. Guill. de Cant., qui pour le reste de ce chapitre diffère
complètement, concorde ici presque mot à mot avec les deux
autres ; cf. p. 11,1. 5-1 du bas : «Itaque lares ægrorum et debi-
lium per suos scrutabatur et beneficiis visitabat, quamplu-
rimos eorum victu vestituque sustentabat (quotidie trede-
cim pauperum per se vel per alium religiosum pedes secretius
abluens, plena refectione et quatuor argenteorum largitione
singulos exhilarabat). » Pour les lignes mises entre parenthèses
cf. un peu plus loin.
180
hujus pii operis observantiam om-
nium quæ ex quocunque titulo per-
cipiebat decimas consecravit. In
secretiori cellula tredecim paupe-
rum pedes curvatis genibus quo-
tidie abluebat in memoriam Christi,
singulis eorum post plenam:refec
tionem victualium quatuor argen-
teos largiens. Quod si forte ali-
quando, raro tamen, in propria
persona gerere prohibebatur, hoc
diligentissime per vicarium facie-
bat impleri.
Jean de Sal., p. 308, 1. 7-16.
In cibis et potibus temperantiæ
medium tenuit, ne prorsus abstinens
argueretur superstitionis, aut im-
modice sumens crapula gravaretur.
Notam enim criminosi et hypocri-
tæ fere pariter vitans, id optimum
jejunii genus arbitratus est, sobrie-
tatis tenere mensuram.
Et quidem in veste pretiosa spi-
ritu pauper, in facie læta corde
contritus, in mensa lauta penuriam
eligens, nonnunquam ventre magis
vacuus quam refectus, sæpius magis
refocillatus quam plenus ; semper
enim sobrius, permanens 1...
LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
decessorum suorum eleemosynas du-
plicare consueverit, hic eum in
religiosa superaddendi liberalitate
secutus, ejusdem etiam duplum
duplicandum censuit, in hujus pii
operis observantia permanens, et
ad id etiam omnium quæ possidebat
decimas conferens. (P. 89, L. 4-11)
Quotidie quoque, quando secretius
poterat, in secretiori cellula lavan-
dis tresdecim pauperum pedibus
genua curvare consuevit, ad exem-
plum famosissimæ peccatricis, in
Christi memoriam lacrymis eos
rigans et capillis tergens, humili-
terque deosculans ; singulis etiam
quatuor donans argenteos. Quod
pietatis opus per vicarium expleri
curabat, si forte sibimet explendi
comoditas deerat.
Anon de Lamb., p. 89, L. 15
et suiv.
Inter ipsas vero ciborum potuum-
que delicias hoc ille semper tempe-
rantiæ medium tenuit, ut nec pror-
sus eis abstineret, ne superstitiosus
notaretur, nec immodice sumeret,
ne crapula gravaretur. (P. 89, L. 27-
30) Cavens enim inusitatum et su-
perstitiosum jejunium, ut et vitaret
nomen hypocritæ, optimum id
jejunii genus arbitratus est sobrie-
tatis tenere mensuram. (P. 89, 1. 23-
27) Et quidem in veste pretiosa
spiritu pauper, in facie læta corde
contritus, in mensa lauta penuriam
eligens, nonnunquam ventre magis
vacuus quam refectus, et sæpius
magis refocillatus quam plenus,
semper autem sobrius, perma-
nebat.
1. Dans Guill. de Cant., il n’y a rien qui corresponde à tout
ce passage.
DE SAINT THOMAS BECKET
Jean de Sal., p. 313, L. 4 du
bas-p. 314, L.13.
Sed cum se in hac petitione rede-
untibus nunciis didicisset fuisse re=
pulsum, ecclesiam et omnia bona
archiepiscopi et suorum præcepit
confiscari ; et, quod in nullius his-
toriæ serie legitur, totam cognatio-
nem ejus et omnes qui eum familia-
ritate aut quovis titulo continge-
bant, proscriptos addidit exsilio
sine delectu dignitatis aut ordinis,
conditionis aut fortunæ, ætatis aut
sexus. Nam et mulieres in puerperio
decumbentes et parvuli vagientes
in cunis in exsilium acti sunt. Pro-
cessit ulterius furor immanis et
pis auribus horrenda crudelitas.
Cum enim catholica etiam pro hære-
ticis et schismaticis et perfidis
Judæis oret ecclesia, prohibitum est
ne quis eum vel orationum suffra-
giis adjuvaret. Ministri quoque pu-
blicæ potestatis omnes adultos ju-
rare cogebant quod Pontiniacum
contristandi archiepiscopi causa pe-
terent 1.
I8T
Guill. de Cant., p. 46, L. 3 du
bas-p. 47, L. 9.
Rex autem cum redeuntibus nun-
ciüs se in suis petitionibus repulsum
didicisset, res omnes archiepiscopi
suorumque confiscari præcepit ; to-
tamque cognationem et omnes qui
eum familiaritate vel quovis titulo
contingebant, proscriptos addidit
exilio.
Non infanti vagienti, non decre-
pito seni, non in puerperio decubanti
mulieri parcere decrevit. Processit
ulterius furor immanis et piis auri-
bus horrenda crudelitas. Nam com-
pulsi sunt adulti jurare quod con-
tristandi causa suum archiepisco-
pum expeterent. Prohibitumque est
ne pro eo oraret ecclesia, quod pro
schismaticis et hæreticis facere
consuevit, nitentibus ministris pu-
blicæ potestatis…
L'espace me manque pour continuer cette confron-
tation. Le lecteur qui voudrait la poursuivre, n’a qu'à
comparer les passages suivants : d’un côté, Jean,
p. 303, L. 26-7, et Guillaume, p. 4, L. 10-12; Jean, p.
304, L. 15-17, 21-6, et Guill., p. 4, dernière 1.-p. 5, 1. 6;
Jean, p. 311, dernière L.-p. 312, 1. 4, et Guill., p. 24,
1. L'Anon. de Lamb., en relatant (p. 108, chap. 21) les me-
sures prises par le roi contre les membres de la famille de Bec-
ket, n'offre pas une seule ressemblance textuelle avec les deux
autres biographes.
182 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
L 6-11 ; Jean, p. 314, L. 4 du bas-p. 315, L. 7, et Guill.,
p. 76, 1 14-21; de l’autre côté, Jean, p. 308, L 25-0,.
et l’Anonyme, p. 90, 1. 27-30; Jean, p. 308, 1. 29-p.
309, L. 3, et l’Anon., p. 90, 1. 9-18 ; Jean, p. 309, L. 3-6,
et l’Anon., p. 90, 1. 24-7 ; Jean, p. 309, 1. 21-3, et l’Anon.,
p. 91, L. 1-3; Jean, p. 309, L. 28-31 et l’Anon., p. 9x,
1 8-9; Jean, p. 309-310, chap. 13, et l’Anon., p. O1,
L 4 du bas-p. 92, 1. 21 ; Jean, p. 311, 1. 17-20, et l’Anon,,
p. 103, L. 3-10.
Des deux séries de citations mises en regard ci-des-
sus, il me paraît impossible de ne pas tirer les deux
conclusions que voici. 1° Les nombreuses ressemblances
textuelles qu’on y constate, ne sauraient provenir
que d'emprunts directs. 20 Étant donné que, à une ou
deux exceptions près dont il sera question tout à l'heure,
jamais un passage de Jean ne se retrouve chez les deux
autres biographes à la fois !, il est inadmissible que
ceux-ci aient puisé chez celui-là ; forcément c’est Jean
qui a exploité Guillaume et l’Anonyme, dont il imite
tantôt l’un, tantôt l’autre, en empruntant quelquefois,
dans une seule et même phrase, la proposition princi-
pale à Guillaume, la proposition secondaire à l’Ano-
nyme, ou vice-versa ?. Les rares cas où Jean concorde
textuellement avec Guillaume et l’Anonyme en même
temps, s'expliquent par le parallélisme que, dans mon
édition de Guernes de Pont-Sainte-Maxence #, j’ai cons-
taté entre ces deux auteurs, parallélisme qui porte
1. Pour la fin de la biographie de Jean, où il n’en est pas de
même, cf. un peu plus bas.
2. Cf. Jean, p. 305, L. 28-32 ; p. 306, 1. 1-2.
3. P. Lu, n. 3 [cf. ci-dessus, p. 129].
DE SAINT THOMAS BECKET 183
non seulement sur les grands traits de leurs ouvrages,
mais aussi sur les détails. Ces cas sont à ajouter à ceux
que j'ai allégués à l'endroit cité et qui, eux, n’ont pas
d'équivalent chez Jean de Salisbury. J'ai cru autrefois
pouvoir expliquer ceux-ci sans admettre l’idée d’em-
prunts directs, en supposant que les auteurs avaient
communiqué ensemble, pendant qu'ils étaient tous deux
à l’œuvre, et en faisant remarquer que les points sur
lesquels j'avais relevé entre eux des coïncidences frap-
pantes, avaient trait à des idées que les fidèles de Becket
avaient eu occasion d'émettre et de discuter oralement
bien souvent ! Les ressemblances signalées ci-dessus,
notamment p. 177, n. I, et Pp. 179, n. I, m'avaient
échappé alors. Il me semble aujourd’hui bien difficile
de ne pas admettre que l’un des deux a lu l'ouvrage de
l’autre. Dans ce cas, c’est probablement Guillaume qui
a utilisé l’Anonyme.
Quant aux ressemblances qu’on trouve entre le récit
du meurtre que Jean avait donné dans sa lettre à l’évé-
que de Poitiers et qu’il a reproduit, presque sans y
changer un mot, à la fin de sa biographie, et les parties
correspondantes des œuvres de Guillaume et de l’Ano-
nyme, elles se comprennent en réalité très facilement.
D'abord, aussi bien Guillaume et l’Anonyme que Jean
de Salisbury avaient assisté en personne au drame san-
glant et avaient pu entendre eux-mêmes les répliques
1. Ce doit être surtout de ce passage, ainsi que de celui auquel
je renvoie dans l'alinéa suivant, que Mille Wilson a tiré sa
théorie de « la création collective » des biographies de Thomas
Becket, théorie qui contient une part de vérité mais qui devient
fausse quand on la pousse aussi loin que le fait Mie Wilson.
184 LA TRADITION HAGIOGRAPHIQUE
échangées entre l’archevêque et ses meurtriers. Ensuite,
— comme je l'ai dit, o. c., p. XLIX !, — il me paraît
indubitable qu’au sujet des derniers instants de Becket
une tradition solide s’est de bonne heure formée parmi
les clercs du défunt et les moines de Christ Church,
qui ont dû raconter, par centaines et milliers de fois,
ces événements aux innombrables pèlerins qui ne tar-
dèrent pas à affluer à Cantorbéry. Ajoutez-y que Jean,
ayant gardé une copie de la lettre en question, a pu la
montrer tant à Guillaume qu’à l’Anonyme, à Édouard
Grim et à beaucoup d’autres.
En ce qui concerne un certain passage où Jean semble
au premier abord avoir commis une erreur au sujet
d’un fait historique présenté correctement par les deux
autres biographes, erreur qui pourtant n’est qu'appa-
rente et résulte surtout de la grande brièveté du récit
de Jean?, je dois me borner à renvoyer à ma Vie de
saint Thomas le Martyr, p. XLvI1 s. %. C’est aussi cette
brièveté qui excuse, jusqu’à un certain point du moins,
le sans-gêne avec lequel Jean, en retraçant l’histoire
de son défunt ami et protecteur, s’est facilité la tâche
à l’aide de larges emprunts faits à d’autres biographes
de Becket. Comme il le dit dans son prologue, il ne se
1. [Cf. ci-dessus, p. 125.]
2. Dans l'édition de Robertson (Materials for the history
of Thomas Becket), la biographie de Jean ne compte que vingt-
deux pages (301-322), — dont près d’un tiers est occupé par
la lettre susmentionnée, — tandis que celle de l’Anonyme en
remplit soixante-cinq et celle de Guillaume, quoique incom-
plète,;cent trente-six.
3. [Ci-dessus, p. 1225.]
DE SAINT THOMAS BECKET 185
propose pas d'écrire une biographie complète, mais
seulement une succinte « summa conversationis » du
saint, afin que « merita [ejus] clarius elucescant ». Et
il renvoie celui qui voudrait en savoir plus long, aux
lettres de Becket et aux « scripta aliorum, fide plena
et digna relatu ». D'où l’on voit que Jean de Salisbury
reconnaît expressément avoir eu des devanciers, en
laissant toutefois au lecteur le soin de découvrir quels
ils sont et ce qu'il leur a emprunté.
(Mélanges de philologie et d'histoire offerts à M. Antoine
Thomas [Paris, 1927], p. 477-488).
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TABLE DES MATIÈRES
NOR ns dun nr nasuusconpe sets ee
I. — Date et source de la Vie de saint Thomas de
Cantorbéry par Benet, moine de Saint-Alban.
II. — Étude sur un poème anonyme relatif à un
miracle de saint Thomas de Cantorbéry....
III. — Date de la composition des recueils de Miracula
sancti Thomæ Cantuariensis dus à Benoît de
Peterborough et à Guillaume de Cantorbéry..
IV. — Guernes de Pont-Sainte-Maxence et la date de
la composition de sa Vie de saint Thomas. —
Rapports des biographies latines de Becket
avec le poème de Guernes et entre elles......
V. — Guernes de Pont-Sainte-Maxence et la « légende
OR RC meetes a etee omale 2» Ne
VI. — Jean de Salisbury biographe de Thomas Becket.
MOCAOM CURE abus ss sine leo Ne verse
35
55
75
173
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ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 27 SEPTEMBRE 1929 PAR
L’IMPRIMERIE F. PAILLART
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